Pourquoi toutes ces barrières entre nous?
Je suis née dans la plus grande résidence de mon quartier.
Autour de notre tour s’étendait une vaste cour où se mêlaient la verdure, les chiens de garde et les voitures. Un mur de deux mètres de haut nous encerclait, surmonté de tessons de verre incrustés dans le ciment, comme une couronne étincelante. Ils empêchaient les petits voleurs d’enjamber le mur — même s’ils parvenaient à grimper. Ma famille tentait ainsi de nous protéger des turbulences de la guerre du Vietnam.
À la fin des 20 années de conflits, dix soldats du camp des vainqueurs ont habité chez nous, les vaincus. Ils nous fouillaient de la tête aux pieds chaque fois que nous franchissions le seuil. Nous n’avions même plus le droit d’ouvrir nos armoires ni de fermer la porte de nos chambres.
Plus tard, dans un camp de réfugiés en Malaisie, nous avons planté quatre petits troncs d’arbre, ramassés dans la forêt voisine, pour bâtir notre « salle de bain ». Nous n’avons trouvé que trois vieux sacs de riz pour recouvrir trois côtés de ce mètre carré. Pas de porte, seulement la vulnérabilité à fleur de peau.
Au Québec, j’ai d’abord dormi dans le même lit que mes frères, puis avec ma tante. Entre 7 et 14 ans, je n’ai connu que la proximité, le partage, l’impudeur.
Lentement, l’espace s’est agrandi : d’un cinq et demie partagé entre huit, parfois dix personnes, à un logement pour cinq ; d’un appartement à une maison ; d’un stationnement dans la rue à un garage ; d’un siège d’avion près des toilettes à un fauteuil dans un salon réservé aux grands voyageurs — isolés du vacarme, séparés des autres, loin des émois. « La paix ! », s’exclament certains.
Depuis une vingtaine d’années, j’habite des maisons entourées de clôtures.
En 2016, j’ai fait tomber la mienne pour accueillir tout passant désireux d’entendre mes ami·es chanter, raconter, jouer sur ma galerie pendant une journée entière. Je croyais qu’on serait une cinquantaine. Selon la police, un millier de personnes sont passées dans mon jardin. À ma grande surprise, aucun déchet n’a été retrouvé après leur départ. Aucun dommage, ni au gazon ni aux fleurs. Rien.
L’été dernier, j’ai déménagé dans une maison avec piscine. J’ai lancé des dizaines d’invitations à des personnes croisées à l’épicerie, sur le trottoir, dans une file d’attente — pour qu’elles viennent en profiter, avec ou sans ma présence. Je leur montrais la photo de la corde rose qui soulève le crochet et de la corde jaune pour la clé de la porte. Mais personne n’est venu, sauf Vicky, la propriétaire de notre café de cœur. Elle a accepté de célébrer la fin de l’été avec son équipe dans la cour. J’espère que la bande reviendra, ensemble ou séparément — et surtout, avec plusieurs autres.
Ma voisine de 97 ans m’a raconté, par-dessus la clôture de bois, qu’autrefois il n’y avait aucune séparation entre les maisons de notre rue. Que s’est-il passé ? Pourquoi avons-nous érigé ces barrières ? D’où nous est venu ce besoin de nous protéger ?
De quoi avons-nous eu peur ?
