Trop ou pas assez de soin, de reconnaissance et d’empathie?
J’ai lu l’automne dernier Homo fragilis, de Samuel Veissière, dont le texte « Sauvons les jeunes de la dystopie », paru dans Le Devoir du 17 juillet, est un excellent résumé. J’ai eu l’occasion lors de notre rencontre au festival Metropolis Bleu d’exprimer mon désaccord sur une partie de sa thèse. Je ne crois pas que l’espace commun soit fragilisé par une trop grande reconnaissance de la souffrance des victimes, mais par un manque d’empathie. Je ne crois pas que la multiplication des victimes qui expriment leur souffrance crée plus de violence, mais que cela manifeste plutôt, comme le soutient le philosophe René Girard, la disparition ou l’inefficacité des rites sacrificiels depuis que le Christ a dévoilé l’innocence des boucs émissaires.
M. Veissière a raison de dire que la fragilité n’est pas « un accident individuel », qu’« elle est plutôt au cœur de la condition humaine », puisque « l’être humain naît inachevé, dépendant du groupe, incapable de survivre seul ». Il n’a pas tout à fait tort non plus d’affirmer que, pour survivre, nous « avons inventé la culture », mais lorsqu’il associe celle-ci uniquement à « l’invention du soin, de l’attachement, de la morale, de la transmission », il ne peut plus répondre à l’immense question que se posait George Steiner : « Pourquoi la plus haute culture n’a-t-elle jamais réussi à éradiquer la barbarie ? »
La réponse de Girard, que je reprenais dans mon essai (La mort, la vie toujours recommencée. Essai sur l’au-delà de la violence, Leméac, 2025), c’est que le fondement de toute culture est précisément la violence qui naît du désir mimétique, désir de se distinguer de l’autre, modèle qu’on imite et qu’on tue pour s’en différencier. L’humain est un animal qui imite, se rapproche des autres parce qu’il ne peut supporter la solitude qui lui vient avec la conscience d’être séparé du monde, d’être à la fois semblable et différent des autres.
On doit se réjouir que de plus en plus d’êtres réclament justice et réparation, non pas parce qu’ils se « croient menacés, blessés, humiliés, victimes et justes », comme dit M. Veissière, mais parce qu’ils dévoilent ainsi une violence réelle qui se perpétuait d’autant plus qu’elle était cachée « depuis la fondation du monde », comme dit Girard dans son magistral essai Des choses cachées depuis la fondation du monde. Peut-on dire que tous les boucs........
