Des territoires coulés dans nos veines
Nous sommes fatigués de l’actualité. Fatigués des tensions permanentes, de ce sentiment diffus qu’un voisin est désormais hostile. Un voisin qui convoite nos biens, nos ressources, notre territoire. Cette fatigue géopolitique n’est pas qu’émotionnelle. Elle érode notre capacité collective à penser le long terme, à maintenir un projet commun de société.
Pendant que notre attention est captée par ces frictions, une autre réalité progresse sans bruit. Pire que la guerre, il y a le climat qui nous attend au tournant. Lui ne négociera pas. Il ne reconnaît ni frontières ni alliances. Il agit ici et maintenant, sur des territoires profondément transformés par nos modes de vie d’hyperconsommation et d’exploitation continue des ressources.
Nous avons oublié comment nous projeter dans l’avenir. L’actualité nous rappelle pourtant, jour après jour, que notre manière d’habiter les territoires ne fonctionne plus. Les liens se sont distendus. Les liens avec les ressources, avec les milieux naturels, mais surtout les liens entre nous.
Nous continuons à consommer l’eau, l’énergie, les sols, le bois ou les minerais comme si ces ressources étaient indépendantes les unes des autres, comme si leur extraction n’avait pas de conséquences en cascade. Nous persistons dans une logique de propriété et d’appropriation, comme si le territoire nous appartenait.
On est pourtant que de passage sur cette Terre. À quel moment avons-nous cru que tout nous était dû ? Depuis deux décennies, nous franchissons les seuils et les limites planétaires bien plus tôt que prévu. Ce que l’on croyait devoir affronter en 2050 est désormais notre présent. L’effondrement que l’on repoussait à un « quand on sera morts » est devenu l’horizon de nos propres vies.
Le dérèglement climatique est le produit systémique de nos façons d’habiter le monde. Il engendre des catastrophes plus fréquentes, plus graves, sur des territoires toujours plus bâtis, plus densément peuplés, habités par des personnes qui ne se connaissent plus, qui parfois ne se reconnaissent plus. Le voisin devient hostile. Le lien social s’effrite.
Le territoire n’est pas un décor. Il est un tissu de relations entre humains, infrastructures, paysages, ressources et milieux vivants. Modifier une composante, c’est déséquilibrer l’ensemble. Il évolue selon la manière dont nous l’habitons. Et c’est précisément là que se nichent les risques. Nos choix énergétiques, alimentaires, résidentiels ou économiques ont reconfiguré ces équilibres, exposant des populations entières à des risques accrus.
Les catastrophes se multiplient, se superposent, s’enchaînent. Inondations, vagues de chaleur, tempêtes, pannes prolongées, pénuries. À leurs impacts matériels s’ajoutent des effets psychologiques et sociaux profonds : anxiété, fatigue collective, perte de repères. Elles rendent l’avenir difficile à imaginer, parfois impossible à désirer.
On invoque alors la résilience, souvent comme une injonction individuelle. Or la résilience n’est ni un état héroïque ni une qualité personnelle isolée. Elle se déploie à l’échelle des individus, des familles, des communautés, des institutions. Elle est surtout un processus qui repose sur des liens préexistants, sur la confiance, sur la capacité à faire ensemble.
Des savoirs autochtones rappellent une autre manière d’habiter le territoire. Traverser un espace, c’était laisser des traces pour ceux qui suivraient : abris, indications de direction, parfois des réserves de nourriture. La personne qui passait s’assurait que la suivante puisse survivre et progresser. Une logique de continuité, de soin et de responsabilité envers l’autre.
Repenser notre manière d’habiter les territoires exige de renouer avec ces liens. Des liens humains, communautaires, sociaux. C’est par eux que la mobilisation devient possible, que la résilience cesse d’être un mot creux pour devenir une pratique collective. Il faudra accepter des choix difficiles, mais indispensables à la préservation d’un avenir habitable.
Ce dont nous avons besoin aujourd’hui n’est ni de nouveaux produits, ni de promesses technologiques, ni d’idéologies qui opposent. Nous avons besoin de solidarité. De savoir que, lorsque le choc surviendra, quelqu’un sera là. Que le plus vulnérable ne sera pas laissé seul. Que le territoire est un espace partagé, habité, soutenu.
Habiter un territoire, ce n’est pas seulement y vivre, c’est en prendre soin. Traverser les crises dépend moins de ce que nous possédons que des liens qui nous unissent. Là où le voisin cesse d’être une menace, la résilience devient possible.
Face aux bouleversements climatiques, la question n’est plus si nous serons touchés, mais comment : isolés ou ensemble. C’est dans le collectif que la survie se transforme en vie.
Et pour dire cela autrement, il reste ces mots, de Richard Desjardins : « Des territoires coulés dans nos veines / Et des amours qui valent la peine ». C’est peut-être là, finalement, la forme la plus profonde de résilience.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées en accueillant autant les analyses et commentaires de ses lecteurs que ceux de penseurs et experts d’ici et d’ailleurs. Envie d’y prendre part? Soumettez votre texte à l’adresse opinion@ledevoir.com. Juste envie d’en lire plus? Abonnez-vous à notre Courrier des idées.
