Vers un budget de 1000 milliards en santé? Le Canada a besoin d’un plan!
Le système de santé canadien fonce vers un point de rupture.
Les dépenses en santé ont doublé en tout juste 15 ans, passant d’environ 200 milliards de dollars en 2010 à 400 milliards en 2025, soit une augmentation de près de 37 millions de dollars chaque jour. Au-delà d’un chiffre impressionnant, il faut y voir un avertissement. En effet, si la tendance se maintient, le Canada pourrait dépenser 1000 milliards de dollars par année en santé d’ici 2045, ce qui engloutirait la moitié du budget de chaque province.
Il ne s’agit pas d’un phénomène proprement canadien. Partout dans l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les dépenses en santé sont supérieures à la croissance économique depuis des années. Les pressions sont bien connues, et elles s’intensifient : la population vieillit, les maladies chroniques augmentent, les technologies médicales évoluent sans cesse et les sociétés riches dépensent davantage pour rester en santé.
La hausse rapide du coût des soins de santé au Canada comporte des avantages, car elle s’accompagne d’une création d’emplois et du développement d’entreprises dans ce secteur. Elle vient également avec des inconvénients majeurs, car les fonds publics consacrés à la santé ne sont pas utilisés pour le logement, l’éducation, les services de garde ou d’autres priorités d’ordre social qui ont aussi une incidence sur la santé de la population. Plus inquiétant encore, en dépit de l’augmentation des dépenses, le système répond de moins en moins aux besoins, car il y a une augmentation constante du nombre de patients incapables de trouver un médecin de famille ou aux prises avec des délais indus.
La question n’est pas de savoir si les dépenses de santé augmenteront — elles le feront. La véritable question est de savoir si nous disposons de plans crédibles pour nous guider alors que nous nous dirigeons vers un budget de 1000 milliards de dollars en santé.
Pour l’instant, nous n’en avons pas.
La plupart des politiques en matière de santé sont adoptées de manière réactive et varient au gré des crises. Les discussions entre le fédéral, les provinces et les territoires donnent lieu à des accords ponctuels et non à des stratégies viables. Si le Canada veut être maître de son destin plutôt que d’avoir à y faire face, cinq priorités doivent orienter le débat.
Premièrement, nous devons consolider la première ligne. Cela signifie investir de façon beaucoup plus importante dans la promotion de la santé, la prévention des maladies et les soins primaires. Les dépenses en santé les plus rentables sont souvent les moins spectaculaires : prévenir le diabète, dépister les maladies ou contrer l’isolement. S’il décuplait ses investissements en prévention et en soins primaires, le Canada pourrait prendre un virage qui a déjà trop tardé et accélérer la transition entre une gestion de la maladie et une véritable politique de la santé.
Deuxièmement, nous devons cesser de faire comme si les systèmes de santé fonctionnaient en vase clos au sein des provinces. Ce n’est pas le cas. Les maladies infectieuses ne connaissent pas de frontières. Il en va de même pour les travailleurs de la santé, les technologies médicales, les menaces environnementales, la désinformation et les patients eux-mêmes. Ces enjeux représentent à la fois des risques et des occasions. Il est contre-productif de restreindre nos actions au strict cadre constitutionnel. Pour que le Canada soit prêt à affronter ce qui l’attend, nous devons trouver des moyens de mieux collaborer, nous doter d’une réglementation adéquate et développer une plus grande tolérance au risque.
Troisièmement, le Canada doit exercer sa pleine souveraineté sur les questions de santé. Les perturbations internationales montrent bien qu’il est risqué de s’en remettre à d’autres pays pour financer la recherche et l’innovation. Pourtant, le Canada continue d’investir moins dans ce domaine que d’autres nations comparables. Le pays manque de perspective à cet égard. Fixer des cibles ambitieuses pour le financement de la recherche d’ici 2045 — par exemple, 2 % des dépenses totales de santé de 1000 milliards, soit 20 milliards par année — renforcerait notre leadership en sciences de la vie, en IA, en santé numérique, en sciences sociales et en systèmes de santé. Le Canada pourrait aussi alors rivaliser sur le plan des talents, sur le plan des idées et sur le plan des occasions d’affaires dans le marché mondial de la santé.
Quatrièmement, nous devons repenser le financement de la santé. Les régimes d’assurance maladie instaurés dans les années 1960 ont permis au pays de faire des pas de géant, mais ils ont été conçus pour une autre époque. Aujourd’hui, il n’y a pas que les services hospitaliers et médicaux qui sont sous pression. Le financement doit couvrir tout l’éventail des besoins contemporains en santé : soins primaires, santé publique, prévention, médicaments, soins communautaires, préparation aux situations d’urgence et résilience du système. Il ne sert à rien d’être nostalgique de l’âge d’or de l’assurance maladie. Ce qu’il nous faut, c’est un modèle de financement adapté aux réalités à venir et non aux succès du passé.
Cinquièmement — et c’est le plus urgent —, nous devons investir dans la main-d’œuvre. Car cet actif le plus précieux de notre système est actuellement sous pression. L’épuisement professionnel fait des ravages. Le moral est fragile. La conservation du personnel est un problème croissant. Les pénuries de main-d’œuvre s’aggravent. Pourtant, les politiques et la recherche dans ce domaine font cruellement défaut. Le Canada était autrefois à l’avant-garde de la formation des professionnels de la santé. Or, cet avantage s’est émoussé. Nous devons reconstituer le vivier de talents, moderniser la formation et voir les travailleurs non comme un centre de coût, mais plutôt comme les forces vives du système et les leaders potentiels de la nouvelle économie de la santé.
Rien de tout cela ne sera facile. Il n’y a pas de solution miracle. Et c’est précisément là que se situe l’enjeu. Avec un budget de la santé avoisinant les 1000 milliards de dollars, l’improvisation, la nostalgie et les guerres de tranchées constitutionnelles ne sont plus de mise. Il ne nous reste tout compte fait qu’une seule alternative : soit nous nous préparons adéquatement, soit nous nous résignons à payer aveuglément.
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