La succession de François Legault, le dernier clou dans le cercueil de la démocratie?
Dans cette époque trouble que nous traversons, les mots semblent vidés de leur sens. Les antifascistes seraient dangereux, au moins autant que les fascistes. La croissance économique serait nécessaire et même bénéfique pour tous. Et si vous ne comprenez pas pourquoi, c’est votre faute, comme François Legault l’a rappelé cet automne.
Or, le mot qui semble le plus galvaudé de nos jours est celui de démocratie.
On se console en se comparant à nos voisins du Sud, mais la sidération provoquée par leur bascule autoritaire ne nous empêche-t-elle pas d’ouvrir les yeux sur nos propres dérives, ici, dans une monarchie constitutionnelle que l’on continue d’appeler démocratie ?
Car, au-delà de ce contraste rassurant, est-ce réellement mieux chez nous, ou simplement plus présentable ?
Il semble que l’on considère la « souveraineté d’un peuple » (qu’il ne faudrait surtout pas essayer de définir) comme allant de soi. Nous aurions donc l’insigne privilège de voter une fois tous les quatre ans pour nommer nos maîtres. De quoi devrions-nous nous plaindre ?
On nous rétorquera que ce vote s’accompagne d’une période électorale, avec une présentation des projets et des programmes des candidats. L’électeur pourrait alors choisir de façon éclairée le projet de société auquel il adhère. Et les politiciens respecteraient leurs engagements et ne feraient pas dans la démagogie, dans la course aux promesses creuses et aux calculs électoralistes à court terme. Il faudrait peut-être se rappeler les mots de Jacques Chirac : « Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. »
Bienvenue au pays des merveilles.
George Carlin, humoriste américain au verbe acéré, disait qu’« il faut être endormi pour croire au rêve américain » — on est en droit de se demander si cela ne s’applique pas à notre régime politique.
Seuls les endormis croient encore que voter une fois tous les quatre ans correspond à une quelconque définition de la démocratie.
Seuls les endormis peuvent croire que notre démocratie électorale représente réellement une majorité. En pratique, elle fonctionne surtout comme un rituel de légitimation périodique et est déconnectée des décisions structurantes.
Ce simulacre de régime démocratique souffre également d’un cruel manque de contre-pouvoir.
L’opposition existe, mais participe, volontairement ou involontairement, à la société du spectacle ou d’une illusion de dialogue. Les débats parlementaires tournent souvent à qui élève le plus la voix, et il ne semble y avoir aucune impunité pour les politiques — pensons à SAAQclic ou encore à Northvolt. Qui en est tenu pour responsable ? Certainement pas Pierre Fitzgibbon, François Legault ou Geneviève Guilbault.
Et, parlant des contre-pouvoirs, il faut mentionner les médias. Sans les mettre tous dans le même panier, force est de constater que certains se montrent timides — voire complaisants — face au pouvoir. Sur des enjeux comme la privatisation des services, l’écologie ou l’immigration, la critique demeure souvent limitée.
La question se pose alors : les médias jouent-ils pleinement leur rôle de contre-pouvoir lorsque les gouvernements s’éloignent de l’intérêt général ? N’est-ce pas un signe inquiétant de la mauvaise santé de notre démocratie ?
Revenons au processus électoral lui-même. La distorsion électorale causée par notre scrutin uninominal à un tour mène à des aberrations qui ne semblent choquer personne. Les dernières élections provinciales de 2022 l’ont montré : ce n’est pas difficile d’avoir un gouvernement majoritaire en étant pourtant largement impopulaire. La Coalition avenir Québec (CAQ) a ainsi été élue majoritaire avec seulement 66 % des gens qui sont allés voter. Elle a obtenu environ 41 % des voix, ce qui correspond à environ 27 % de la population québécoise. On a donc une démocratie qui repose sur les choix de moins d’un tiers de la population et qui abandonne les deux tiers de la population. Tant pis pour eux. Ils devront attendre quatre ans qu’un gouvernement incarne leurs valeurs.
Pire, si l’on distingue les électeurs à partir des intentions de vote avant l’élection, les jeunes (18-34 ans) favorisaient massivement Québec solidaire (de 35 à 43 % d’intention de vote) alors que les 55 ans et plus soutenaient majoritairement la CAQ (de 44 à 48 %). On a donc eu droit, une fois de plus, à la confiscation des élections par les personnes qui subiront le moins les conséquences des choix politiques, comme on sait que ça a été le cas avec le Brexit au Royaume-Uni (un vote aussi porté par les plus âgés).
Finalement, il est important de rappeler la règle de la ligne de parti. Dans les faits, on ne tolère pratiquement aucune incartade de la part des députés face à l’exécutif et au premier ministre. Pourtant, ces députés sont élus directement par la population pour la représenter dans leurs régions selon ses besoins.
Le pouvoir se concentre au sommet, ce qui limite la capacité des députés de tenir compte des besoins spécifiques de leurs électeurs face aux priorités du parti.
Ironie du système, on insiste sur l’importance du programme électoral — celui pour lequel les citoyens votent — tout en tolérant que des députés puissent changer de parti en cours de mandat sans retourner devant l’électorat.
Claire Samson et Maïté Blanchette Vézina en sont des exemples frappants, elles qui ont quitté la CAQ pour le Parti conservateur du Québec. On peut également penser aux nombreuses défections observées au fédéral, notamment des élus conservateurs ou du Nouveau Parti démocratique ayant rallié le camp libéral.
Ce ne sont donc ni le député, ni le programme (surtout que les engagements ne sont pas toujours respectés), ni même le parti qui semblent réellement déterminer les choix politiques, mais une logique d’alignements opportunistes où la volonté des électeurs se trouve reléguée à l’arrière-plan.
Toutes ces critiques remettent en cause le concept de démocratie que l’on utilise pour qualifier notre régime politique.
Mais ce qui se passe en ce moment avec la course à la succession de la chefferie de la CAQ dépasse l’entendement et aucun argument rationnel ne saurait défendre l’idée d’une vivacité démocratique au Québec.
En effet, dans les prochains jours, les membres de la CAQ, soit environ 20 000 personnes, vont pouvoir élire le prochain premier ministre du Québec. Un chef d’État, qui deviendra « majoritaire » pour les prochains mois, et ce, dans un gouvernement qui passe de plus en plus de projets de loi avant son départ (dont celui d’une constitution) — ce qui soulève des questions sur le fonctionnement de nos régimes politiques.
Ce futur premier ministre, le peuple « souverain » ne l’aura pas nommé et il n’aura présenté de plan qu’aux membres de la CAQ.
Comme le répétait François Legault pendant la pandémie, « tout va bien aller ».
Francis Dupuis-Déri disait que nous ne sommes pas en démocratie, mais en aristocratie élective. Nous avons sous les yeux un mécanisme qui permet la transmission du pouvoir sans aucun mécanisme démocratique et cela ne semble choquer personne.
S’il y avait une once de pratique démocratique à la CAQ — considérant que son appui est famélique, qu’elle va accéder à un pouvoir total par une distorsion importante de notre système électoral et qu’aucun des candidats n’a l’assentiment du peuple —, on déclencherait des élections immédiatement après la nomination du chef du parti.
Cela ne réglerait pas tous les problèmes de notre système politique, mais cela aurait le mérite d’être un pas dans la bonne direction.
Mais, dans un système aristocratique, le pouvoir n’a pas à se justifier devant la plèbe.
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