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Libre opinion | La fin de l’empire des cœurs

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Depuis plus d’un siècle, les États-Unis se sont pensés et présentés comme un empire d’un genre particulier. Pas un empire de la contrainte brute, mais un empire d’amour et des cœurs, fondé sur l’attraction, l’adhésion et une certaine idée de la bienveillance.

Cette image n’a jamais été parfaitement fidèle à la réalité. Les États-Unis ont bombardé des pays, renversé des gouvernements et soutenu des régimes autoritaires. Mais le langage de la promesse du progrès, de la démocratie et de la modernité jouait un rôle essentiel : il rendait la puissance américaine acceptable, parfois même désirable. Pour une grande partie du monde, les États-Unis représentaient un horizon imparfait, mais tout de même un horizon.

Donald Trump est en train de rompre avec cette tradition.

Quiconque a écouté ses discours l’a constaté. Dans sa bouche, le langage ne sert plus à décrire la réalité. Il sert à la produire. Les États-Unis seraient incomparables, ses actions relèveraient du « jamais vu ». À l’inverse, ses adversaires sont « horribles », « incompétents », « lunatiques ». Le monde est réduit à une opposition morale élémentaire : grandeur d’un côté, monstruosité de l’autre.

Mais ce qui frappe, ce n’est pas le ton de son propos. C’est sa cohérence.

De l’Iran au Venezuela, de Cuba à l’Ukraine, et jusqu’à ses propres alliés, un même registre s’impose : la menace, la pression, la démonstration de force. Les relations internationales ne sont plus structurées par la recherche d’adhésion. Elles le sont par l’affirmation d’un rapport de domination.

Ce basculement est plus profond qu’un simple changement de style.

Car un empire, quel qu’il soit, repose sur des rapports de domination. Ce qui le distingue, ce n’est pas l’absence de contrainte, mais la manière dont cette contrainte est ressentie.

Pendant longtemps, le langage américain suscitait l’adhésion, l’admiration, l’espoir et un sentiment d’appartenance. Il rendait l’hégémonie américaine tolérable. Le langage de Trump produit autre chose, voire un climat de peur, de défiance et de soumission calculée. Les États-Unis n’y apparaissent plus comme un modèle à suivre, mais comme une force à laquelle il faut s’adapter ou se plier.

En ce sens, Trump ne fait pas qu’inventer un nouveau pays. Il en révèle une dimension plus brute. Une dimension qui a toujours existé, mais qui était jusqu’ici partiellement couverte par un langage de légitimation. Il ne change pas le fond. Il retire le vernis.

Or, ce vernis avait une fonction politique réelle, car la paix internationale ne repose pas uniquement sur des rapports de force. Elle suppose une capacité minimale de reconnaissance mutuelle, ainsi que l’idée que l’autre demeure, malgré le conflit, un interlocuteur. Mais quand la parole cesse d’être un instrument de coopération pour devenir une arme de soumission, c’est cette capacité-là qui s’effondre.

Aujourd’hui, deux réponses sont possibles.

La première consiste à s’adapter, à accepter les nouvelles règles, à normaliser le rapport de force et à renoncer à la légitimité comme monnaie d’échange. C’est une réponse compréhensible. Mais c’est aussi une capitulation tranquille devant l’idée que le monde ne peut être gouverné que par la peur et la force.

La seconde consiste à tenir, non par fidélité aux États-Unis, mais par fidélité à ce que l’idée d’un empire des cœurs contenait de juste, indépendamment de celui qui prétendait l’incarner. Les démocraties moyennes qui ont construit leur influence sur la crédibilité de leur parole plutôt que sur la taille de leurs arsenaux savent cela. Le Canada, les pays nordiques, et certains États du Sud global engagés dans le multilatéralisme ont tous intérêt à ce que le droit international et les institutions internationales comptent encore dans les affaires du monde.

L’ordre international qui vacille n’est pas parfait. Mais ce qui pourrait lui succéder, un monde où seule la force parle, l’est encore moins. Certes, l’empire des cœurs survivra à Donald Trump. Mais il dépendra de ceux qui refusent de réduire le monde à un simple rapport de force.

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