L’été, c’est fait pour penser|Et si la seconde main ne nous rendait pas plus sobres? Rachida Bouhid
Le Devoir vous invite sur les chemins de traverse de la vie universitaire. Une proposition à la fois savante et intime, à cueillir tout l’été comme une carte postale. Aujourd’hui, on fait le bilan du marché de seconde main dans nos garde-robes.
Il y a quelque chose de profondément rassurant dans l’idée d’acheter un vêtement de seconde main. Le geste semble simple, concret, presque irréprochable. On ne participe pas directement à la production d’un nouveau vêtement. On prolonge la vie d’un objet qui existe déjà. On évite peut-être qu’il se retrouve trop vite dans un sac de déchets, un conteneur débordant ou une filière d’exportation dont on connaît mal la destination. La seconde main paraît ainsi offrir une réponse commode à une contradiction bien contemporaine, celle de continuer à consommer tout en voulant être responsable.
Mais cette tranquillité morale mérite d’être interrogée. Achetons-nous vraiment moins ou avons-nous surtout appris à acheter autrement ?
Depuis quelques années, les discours sur l’économie circulaire se sont imposés dans l’espace public. On parle de recyclage, de réemploi, de réparation, de revente, de location, de dons, de plateformes numériques et de modèles d’affaires. Dans le secteur de la mode, ces pratiques sont souvent présentées comme des réponses à la mode rapide, cette industrie fondée sur l’abondance, la rapidité, les bas prix et le renouvellement constant des collections. L’économie circulaire est pourtant plus exigeante qu’une simple meilleure gestion des déchets. Elle suppose de prolonger la durée de vie des produits, de privilégier les boucles courtes, de maintenir la valeur des matières et de réduire la pression exercée sur les ressources.
À première vue, la progression de la seconde main semble donc une excellente nouvelle. Elle l’est, dans une certaine mesure. Réutiliser un vêtement vaut mieux que le jeter. Acheter un manteau déjà porté peut éviter l’achat d’un manteau neuf. Donner, réparer ou revendre peut prolonger la durée de vie des objets. Il serait injuste de nier l’utilité de ces pratiques.
Toutefois, il serait tout aussi naïf d’y voir, à elles seules, une transformation profonde de notre rapport à la consommation.
Recyc-Québec estime que 344 000 tonnes de textiles ont été éliminées en 2023 au Québec, soit 38 kg par habitant. Ce chiffre rappelle que le problème n’est pas seulement celui de la fin de vie des vêtements. Il concerne aussi le volume de vêtements qui entrent continuellement dans nos garde-robes, nos paniers........
