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Une réforme antiféministe de l’accord du participe passé

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Le Devoir nous apprenait ces jours-ci la publication du « nouveau Bescherelle » de facture québécoise, dans lequel on recommande l’invariabilité du participe passé (PP) conjugué avec l’auxiliaire avoir. L’article signale ouvertement « la liesse des spécialistes de la langue du Québec » en mentionnant un certain nombre d’organismes voués à la réforme de l’orthographe de notre langue. Je note que les spécialistes en question s’adonnent au militantisme identitaire de leur cause sociale sans que leurs propositions aient été soumises à la contre-expertise des autres spécialistes qui ne partagent pas leur point de vue.

Je conviens volontiers qu’on peut parvenir à simplifier les exceptions liées à l’orthographe des verbes pronominaux, des mots composés, des doubles consonnes, etc. En particulier, je suis attaché à la féminisation lexicale, mais sur ce point, la réforme dont il est ici question s’avère un outrage au bon sens. En outre, l’énoncé de la règle : « Le PP conjugué avec l’auxiliaire avoir est invariable » procède d’une argumentation basée sur le faux principe qu’il ne faudrait pas écrire ce qu’on n’entend pas. Autrement dit, l’écriture devrait refléter la parlure. Mais ce que les spécialistes en liesse appellent le « principe alphabétique » qui justifie une telle prétention s’avère parfaitement infondé tant sur le plan scientifique que sur le plan historique.

Je constate que la mise en œuvre de ce présumé principe établit la réforme avalisée par le Bescherelle sur des données empiriques défaillantes. En effet, dans le document du Conseil de la langue française et de la politique linguistique (13-06-2013), presque tous les exemples qui servent à illustrer l’invariabilité du PP sont le fait des verbes du 1er groupe, les verbes en -er, ce qui donne : La pomme que j’ai mangé.

Effectivement, quand il y a accord avec le complément d’objet direct, les lettres finales du verbe manger ne s’entendent pas parce qu’elles ne se prononcent plus de nos jours. Qui plus est, dans ce même document, si on se fie aux rares exemples formés avec des verbes des 2e et 3e groupes, les verbes en -ir et en -re grosso modo, le nouvel accord du PP n’est illustré que par des verbes dont des lettres sont muettes à la fin : les drogues qu’ils ont saisi ou les filles qu’ils ont aperçu. Or, les 1217 verbes du 3e groupe ont le plus haut taux de fréquence, alors que les 29 109 verbes du 1er groupe ont un taux très élevé de dispersion. Avec ses 1186 verbes, le 2e groupe est à part.

Mais que produit l’invariabilité du PP lorsque les verbes des 2e et 3e groupes ont des terminaisons qui s’accordent en genre et en nombre ? Eh bien, au lieu d’écrire Les villes que César a soumises il faudrait écrire Les villes que César a soumis. Au lieu d’écrire La chambre que j’ai repeinte, il faudrait plutôt écrire La chambre que j’ai repeint. Quelle est la conséquence immédiate de cette nouvelle orthographe (la règle classique demeurant entièrement valide et constituant par ailleurs toujours la référence explicitée dans les tableaux) ? Elle fait disparaître la marque du féminin à l’oral et à l’écrit. L’invariabilité du PP provoque l’invisibilité du genre féminin.

Une autre conséquence indésirable de la nouvelle recommandation du Bescherelle est que l’invariabilité du PP est une atteinte sérieuse à la dynamique de la morphologie française. Les terminaisons dont les lettres sont silencieuses à l’oral ne sont pas moins les marques écrites du fonctionnement de notre langue. C’est à partir de ces lettres silencieuses qu’un élève ou un collégien saura appliquer les règles grammaticales de la dérivation lexicale et qu’il apprend l’alternance pris/prise, craint/crainte, ouvert/ouverte, etc. Mais suivant la « logique » du prétendu principe alphabétique, la lettre terminale « s » de soumis devient inutile puisqu’elle ne se prononce pas. Même chose pour la lettre « t » de repeint. On devrait donc écrire : Les villes que César a soumi et La chambre que j’ai repein (repin ?).

À une époque où le combat des femmes pour plus d’égalité n’a rien de victorieux, quel est le message que diffuse cette réforme inconsidérée, pourtant revendiquée haut et fort principalement par des femmes, vu que les plus militantes ont squatté les instances vouées à la cause de la langue française ? Réponse : un message de gabegie orthographique, si tant est que les femmes partisanes de l’écriture inclusive revendiquent la visibilité du féminin en prônant une écriture pointée comme, par exemple, les gens sont parti.e.s ou encore Québécois.e.s. Même en liesse, nos spécialistes sont à l’aise dans leurs contradictions.

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