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La langue, porteuse d’identité et d’influence

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04.04.2026

Le départ de Michael Rousseau, p.-d.g. d’Air Canada, est désormais confirmé. L’épisode aura suscité une rare unanimité, réunissant élus de l’Assemblée nationale, citoyens québécois, francophones et francophiles de partout au pays. Un moment révélateur. Bien malgré lui, Michael Rousseau incarne l’indifférence, voire une forme de nonchalance observable chez certains hauts dirigeants canadiens, qu’ils soient soumis ou non aux obligations de la Loi sur les langues officielles.

Car au-delà de la situation elle-même, c’est le rapport au français — et, par ricochet, aux Québécois et aux francophones — qui s’est retrouvé sous les projecteurs. Ce qui se joue ici dépasse largement le cadre du transporteur aérien national : il s’agit d’une question plus fondamentale, celle de la place de notre langue, à la fois dans ce que nous sommes et dans la façon dont nous nous projetons dans le monde et dont nous y agissons.

Dans le cas canadien, cette question prend une forme bien particulière. Le pays repose sur un cadre officiellement bilingue, tandis qu’au Québec, le français est la seule langue officielle et commune. Cette réalité n’est pas qu’institutionnelle : elle structure les sensibilités, les attentes et les dynamiques, et façonne à la fois notre avenir et le regard porté sur le pays, ici comme à l’international.

Au-delà de ce qu’elle dit de nous, une langue nous permet aussi d’agir. Elle contribue, pour un État, à tisser des liens, à nouer des alliances, à exister au sein de différents réseaux, bref, à exercer son influence. À cet égard, le Canada dispose, avec le français, d’un levier extraordinaire qu’il gagnerait à mobiliser pleinement, tant auprès de ses citoyens hors Québec que sur le plan diplomatique. À la fois membre du Commonwealth et de l’Organisation internationale de la Francophonie — une position rare et unique parmi les pays du G7 et du G20 — , le Canada se situe au croisement de plusieurs espaces d’influence.

Cette capacité d’action se déploie également au sein de l’UNESCO, où une collaboration étroite avec le Québec s’avère à la fois stratégique et porteuse, dans un contexte où se redéfinissent les conditions de protection et de promotion de la diversité des expressions culturelles à l’ère numérique. Un enjeu central, alors que les langues et les cultures continuent de porter bien plus que de simples contenus : elles traduisent des visions du monde.

Cette présence se prolonge aussi concrètement dans les instruments de rayonnement culturel du pays. Ainsi, la visibilité de notre culture repose notamment sur le radiodiffuseur public national, Radio-Canada, membre actif de TV5 Monde — disponible dans plus de 200 pays et territoires — ainsi que du regroupement des Médias francophones publics, aux côtés de Télé-Québec et de TFO. Une vitrine exceptionnelle pour faire rayonner les œuvres de nos créateurs à l’échelle mondiale.

Cette dimension stratégique de la langue n’est évidemment pas propre au Canada. Du Goethe-Institut à l’Institut Cervantes, en passant par les Alliances françaises et les Instituts Confucius, de nombreux États ont structuré de véritables réseaux pour promouvoir leur langue et leur culture et renforcer leur présence à l’international. D’autres investissent également de manière stratégique dans la formation, notamment par l’intermédiaire de programmes de bourses et d’initiatives éducatives, afin d’attirer des talents étrangers et de consolider leurs réseaux d’influence.

Dans ce contexte, la position du Canada apparaît d’autant plus singulière. La langue française, à la fois identité et capacité d’action dans le monde, reconnue en diplomatie multilatérale, constitue un levier puissant qu’il nous faut pleinement activer. Cela suppose, en amont, une capacité réelle à évoluer dans les deux langues officielles — condition essentielle à la crédibilité du pays.

Mais au-delà de cette dimension stratégique, une langue porte toujours davantage.

À cet égard, la Journée nationale des langues autochtones, le 31 mars dernier, nous rappelait la richesse et la fragilité des plus de 70 langues encore parlées au pays. S’il est une chose que nous enseigne l’engagement des peuples autochtones en faveur de leurs langues, c’est qu’elles ne sont jamais de simples outils de communication. Elles portent des histoires, des façons d’habiter — et de percevoir — le réel. Une réflexion collective gagnerait d’ailleurs à s’amorcer sur les moyens de les protéger.

Voilà un constat qui devrait inspirer notre façon d’envisager l’avenir du français — et des diverses langues — dans le monde. Il nous revient de les chérir, de les cultiver et de les faire rayonner. Par responsabilité, par choix. Mais surtout par conviction.

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