Laisser les hommes pleurer
J’adore mon métier. Je vous le dis souvent. Même si j’entretiens parfois avec lui un rapport ambivalent qui me fait traverser quelques passages à vide, comme avec toute chose aimée, l’amour renaît sans cesse en moi pour cette étrange et magnifique disposition relationnelle qui me permet de me tenir là, sur le rebord des mondes, loin des verbiages inutiles du dehors, à ne cueillir que l’essentiel, que le beau, que le vrai qui rendent les humains dignes de cette chose vaste qu’on appelle « l’amour ». Mon métier me permet d’assister à une foule de phénomènes qu’il est rare d’observer, à la surface du monde, dans tous ces jours lisses où les gens déambulent, habillés des vêtements et des visages qui siéent à leur rôle social.
Les hommes pleurent dans mon bureau, souvent. Chaque semaine, ils viennent déposer sur le divan des histoires de brisure de cœur, de sensibilité malmenée par le monde dans lequel ils évoluent, d’étroitesse des cadres dans lesquels on leur dit qu’ils doivent entrer depuis qu’ils sont en âge de comprendre qu’ils correspondent à un genre qui, semble-t-il, devrait se vivre sur la même tonalité que dans l’Antiquité — parfois même un demi-ton au-dessus.
Et, alors, ils pleurent, doucement ou pas, avec intensité ou avec retenue, mais le plus souvent avec un élargissement de leur être, une expansion des possibles qui se déclinent devant eux. Et contrairement à ce qu’on a peut-être envie d’imaginer, à partir des caricatures qu’on se fait du monde genré dans lequel on continue de nous dire qu’il faut vivre, les hommes qui pleurent, dans mon bureau, dans les groupes de parole, dans les bureaux de tous les intervenants qu’ils vont enfin voir, ne pleurent pas « contre » les femmes, non. Ils ne pleurent pas de ne pas avoir été assez aimés, vus, glorifiés, reconnus, valorisés,........
