Ce qu’on a à perdre
On s’accroche, parfois trop longtemps, à tout un tas de choses qui, pensons-nous, disent qui nous sommes, ce que nous avons accompli, ce que nous avons réussi à ne pas laisser échapper, ce que nous avons su préserver du monde et de ses dangers. En vieillissant, quand on a cette chance, on cumule parfois de grands monticules de ces choses qu’on place ensuite soigneusement sur les étagères de nos exploits. Ici, les livres que j’ai lus, là les espoirs que je n’ai pas déçus ; des diplômes, des carrières, des photos de toutes ces fois où nous nous sommes dit : « c’est maintenant la vie, il faut s’en souvenir ».
Plus bas, ou un peu cachés dans nos garde-robes, on jette les amitiés perdues, les quêtes éternelles de rétablissement de certaines de nos habitudes, qui, on le sait bien, nous détruisent à petit feu, sans qu’on soit vraiment capables de s’en défaire.
Nos espaces réels et mentaux deviennent ainsi habités par des choses qu’on pense précieuses, qu’on croit essentielles pour traduire le passage du temps sur nous. Comme des enfants voulant se réassurer avec des objets sécurisants, on en arrive parfois à oublier tout un tas d’autres choses, bien plus intéressantes, comme les autres, le vivant, le changeant, le désir, pour ne nommer que celles-ci. On s’entête parfois même à penser qu’il s’agira de cumuler le plus d’argent et de biens possible, de placer des sous dans des abstractions chiffrées pour qu’au soir, on puisse regarder ses comptes en se disant quelque chose comme : « Je suis en sécurité, le monde va bien. »
On croit aussi souvent, à tort, que cette sécurité nous est due, en raison de nos « bons choix ». C’est une des prémisses au jugement de l’autre, de celui qui n’aurait pas, lui, « fait les bons choix ». Or, on oublie........
