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Vous n’avez qu’un choix, Madame Fréchette, faire mentir le cynisme ambiant

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14.04.2026

Madame la Première Ministre du Québec, permettez qu’un citoyen vous écrive comme on lance une bouteille à la mer. Je vous le dis d’entrée de jeu, lorsque la Coalition avenir Québec (CAQ) a pris le pouvoir en 2018, ce ne fut pas pour moi un motif de réjouissance. Avec ses 37,4 % des voix et une majorité écrasante de 74 sièges, le message était clair. Le Québec voulait du changement. Mais comme souvent en politique, le changement promis n’est pas toujours celui livré.

Puis vint la réélection, en 2022, avec 41 % des suffrages et 90 sièges. Une consolidation du pouvoir presque impériale, qui aurait fait pâlir d’envie bien des premiers ministres passés, y compris René Lévesque lui-même. Et moi, devant cette reconduction, je n’y voyais toujours pas une bonne nouvelle.

Lorsque Bernard Drainville s’est joint à votre formation, je me suis dit que l’histoire avait parfois un sens de l’humour cruel. L’ancien artisan de la charte des valeurs du Québec revenait dans un autre costume, mais avec des idées qui n’avaient pas tout à fait pris leur retraite.

Et puis, contre toute attente, vous voilà. Élue par les membres de votre parti avec presque 58 % des voix. Un chiffre modeste, mais suffisant pour changer le cours d’une soirée… et peut-être celui d’une province. Je vous avoue que, pour la première fois depuis longtemps, j’ai esquissé un sourire. Non pas tant par enthousiasme débordant, mais par soulagement. Celui de ne pas voir M. Drainville accéder au poste suprême.

Oui, vous êtes désormais la deuxième femme à occuper cette fonction dans l’histoire du Québec, après Pauline Marois. Et l’histoire, vous le savez, n’est pas tendre avec les premières ni avec les secondes. Elle observe, elle juge, elle tranche.

Alors, la question s’impose, simple et implacable. Serez-vous à la hauteur ?

Je pourrais dresser ici la longue litanie des défis qui vous attendent. Inflation persistante autour de 3 % en 2025 selon Statistique Canada, pénurie de main-d’œuvre qui touche encore plus de 150 000 postes au Québec, crise du logement qui fait grimper les loyers de plus de 7 % dans certaines régions. Mais à quoi bon. Un seul défi résume tous les autres.

Le Québec, aujourd’hui, ressemble moins à une société qu’à une conversation, une chicane interrompue. Entre ceux qui se reconnaissent dans la Loi sur la laïcité de l’État et ceux qui la contestent. Entre les régions et les métropoles. Entre les nouveaux arrivants et les anciens. Entre les désabusés et les convaincus.

Vous avez été femme d’affaires. Vous avez été diplomate économique. Vous avez été souverainiste, ou pas tout à fait, ou plus vraiment. Peu importe. Le moment n’est plus aux étiquettes, mais aux gestes.

Allez-vous rétablir des programmes comme le Programme de l’expérience québécoise, dont les modifications ont semé l’incompréhension chez tant d’étudiants, de travailleurs étrangers, des chefs d’entreprise et de maires ? Allez-vous revoir des lois qui, aux yeux de plusieurs, divisent plus qu’elles ne rassemblent ? Après Bernard Drainville, allez-vous nous faire oublier Jean-François Roberge et ses dérapages en matière de laïcité ? Allez-vous vous inspirer d’une laïcité moderne et rassembleuse qui ne confond pas les représentants de l’autorité de l’État avec celles qui sont payés par l’État sans le représenter ?

Permettez d’insister sur ce point qui divise le Québec aujourd’hui. Faut-il vous rappeler que la laïcité repose avant tout sur la liberté de conscience ? Pas seulement la liberté de culte, mais la liberté de toutes les consciences, y compris l’athéisme ? Pour que ces consciences puissent coexister, certaines règles s’imposent. Là où l’État exerce son autorité, la neutralité doit être réelle et visible. Les personnes qui incarnent directement ce pouvoir doivent donc s’abstenir de toute expression pouvant laisser croire à un manque de neutralité. Cela concerne par exemple les juges, les policiers, les agents correctionnels, les douaniers ou les militaires.

Mais il faut faire une distinction. Tous ceux qui travaillent pour l’État ne le représentent pas au même degré. Un enseignant ou une éducatrice n’exerce pas un pouvoir coercitif au nom de l’État. Les inclure dans cette logique pose donc question. C’est vers cet équilibre que, j’ose le croire, il existe un consensus au Québec. Une laïcité qui protège la liberté de conscience tout en maintenant une neutralité là où elle est réellement nécessaire. Aujourd’hui, on peut avoir l’impression que ce principe est détourné. Lorsqu’il devient un outil de suspicion ou d’exclusion, on s’éloigne de la laïcité pour entrer dans autre chose. Une logique politique qui instrumentalise un principe fondamental au lieu de le servir.

Je vous pose la question sans détour, Mme Fréchette. Allez-vous gouverner pour convaincre, ou pour conforter ?

Les sondages récents, certains plaçant votre parti autour de 13 % des intentions de vote, sont-ils une condamnation ou un avertissement ?

Vous n’avez qu’un choix, au fond : faire mentir le cynisme ambiant.

L’histoire politique du Québec est pleine de figures qui ont cru tenir le gouvernail, avant de découvrir qu’ils ne faisaient que suivre le courant. Ne devenez pas une note de bas de page à la fin d’un mandat. Ne suivez pas simplement les traces de Pauline Marois. Redessinez-les.

Aujourd’hui, la bonne nouvelle, pour certains, est une absence. Celle de M. Drainville à la tête du gouvernement. C’est peu. Une démocratie mérite mieux que des soulagements par défaut.

La véritable bonne nouvelle reste à écrire. Elle dépend de vous, Mme Fréchette. Et elle commence peut-être par un geste symbolique simple, presque révolutionnaire en politique. Cesser de diviser. Et enfin, rassembler.

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