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Les pièges de l’opposition et de la confusion en temps de guerre

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02.04.2026

À partir de quand l’opposition à un régime devient-elle un soutien à une agression ? Et depuis quand l’opposition à une agression devient-elle un soutien à un régime ?

Lorsque la nouvelle de l’assassinat d’Ali Khamenei par des frappes américaines et israéliennes a circulé fin février 2026, une partie de l’opposition iranienne s’est réjouie. La scène n’a rien d’étonnant. Après des décennies de résistance contre le régime, certains attendaient ce moment comme une délivrance. À première vue, cela se comprend. À seconde vue, cela oblige à réfléchir. Derrière le soulagement immédiat se cachent au moins deux questions essentielles.

La première : la disparition d’un chef de régime signifie-t-elle l’affaiblissement ou la fin du régime ?

Le régime iranien repose sur des structures profondes, notamment les Gardiens de la révolution, capables d’absorber les chocs et de se recomposer. Autrement dit, couper la tête ne fait pas forcément tomber le corps. Parfois, cela le renforce et lui donne une seconde vie.

La seconde : qui a tué Khamenei ?

Certainement pas une insurrection populaire. Certainement pas une coalition d’opposants iraniens. Ce sont des bombes étrangères. Des bombes américaines et israéliennes. Des bombes qui ne portent ni la voix du peuple iranien ni son projet politique. Elles portent des intérêts stratégiques, militaires, géopolitiques. Elles n’expriment pas une volonté populaire, elles exécutent une logique de puissance.

Peut-on sérieusement parler de victoire nationale lorsqu’un événement est produit par des puissances qui, depuis des décennies, sanctionnent, isolent et affaiblissent ce même peuple ? Peut-on appeler libération ce qui ressemble d’abord à une reconquête coloniale ?

L’Iran n’est pas un territoire abstrait. C’est une civilisation ancienne, une mémoire longue, une histoire faite de résistances aux ingérences. De l’Empire perse aux épisodes contemporains, une constante demeure. Les Iraniens n’aiment pas qu’on décide pour eux. Et ils ont, disons-le, quelques siècles d’expérience pour le rappeler.

Dans une guerre asymétrique, une distinction devient vitale. D’un côté, un régime que l’on combat. De l’autre, un pays que l’on défend. Confondre les deux, c’est faire le travail de ceux qui espèrent précisément cette confusion, que la critique interne devienne, par glissement, un appui externe.

Il y a un temps pour tout. C’est une banalité, mais certaines banalités sont bonnes à rappeler. Il y a un temps pour s’opposer à son régime. Et un temps pour refuser que son pays soit écrasé de l’extérieur.

Aujourd’hui, manifester son opposition au régime, c’est faire le jeu des agresseurs. C’est perdre le sens des priorités. L’agression israélo-américaine en cours contre l’Iran ne concerne pas seulement l’Iran. Son issue détermine l’avenir de toute la région, voire du monde. Autrement dit, les deux combats ne sont pas les mêmes. Et surtout, ils ne produisent pas les mêmes lendemains.

Un régime qui tombe sous la pression interne ouvre une possibilité, fragile, incertaine, mais réelle. Un régime qui tombe sous les bombes étrangères ouvre souvent la porte au chaos, à la fragmentation ou à une dépendance nouvelle. L’Irak, la Libye, l’Afghanistan ne sont pas des hypothèses. Ce sont des précédents.

On peut dresser la liste des défauts du régime iranien actuel, de son caractère théocratique et autoritaire. Mais il est difficile de ne pas lui reconnaître au moins un mérite, sa lutte pour préserver la souveraineté du pays. Une souveraineté déjà mise à mal par vingt-cinq années de règne du shah.

À la lumière du renversement du premier ministre Mossadegh, en 1953, allons au bout de la question. Un Iran démocratique, souverain et stable est-il réellement dans l’intérêt des puissances qui interviennent aujourd’hui ?

Le but de certaines interventions récentes, comme au Venezuela, n’était pas tant de changer le régime que de le contrôler. Changer les visages sans toucher aux structures est parfois plus commode, pour des intérêts impérialistes, que de voir émerger une véritable autonomie politique.

Je doute que les opposants au régime des mollahs applaudissent un tel scénario. Refuser un régime qualifié de tyrannique ne devrait pas conduire à applaudir une autre forme de domination.

Je peux comprendre que les opposants craignent que le régime des mollahs sorte de cet épisode plus fort que jamais. Cette crainte n’a rien d’absurde. Mais devant cette possibilité, il reste une question essentielle. À qui accorder sa confiance ?

Je les invite, malgré tout, à la placer là où elle devrait toujours se trouver, dans la volonté populaire iranienne. La seule à pouvoir fonder durablement la souveraineté du pays. C’est elle qui, hier, a renversé le shah. Et c’est elle, demain, qui décidera de son destin.

Plus que la vérité, la première victime de la guerre, c’est la nuance.

Et la nuance, contrairement à ce que l’on croit, n’est pas une faiblesse. C’est une discipline. Une forme de résistance intellectuelle, morale et stratégique.

Elle oblige à tenir ensemble deux idées que tout pousse à séparer. Les opposants iraniens ont le droit de vouloir la fin d’un régime sans souhaiter qu’elle vienne des bombes étrangères. On peut lutter contre une oppression sans devenir l’allié objectif de ceux qui convoitent le pays.

Le plus douloureux, au fond, réside dans cette division entre celles et ceux qui, précisément, devraient s’unir. S’unir non pas dans l’aveuglement, ni dans le renoncement à leurs désaccords, mais dans la lucidité face à ce qui les dépasse.

Pendant qu’ils se fragmentent, qu’ils se soupçonnent, qu’ils se trompent d’adversaire, la plus grande tyrannie du XXIe siècle, elle, avance sans obstacle.

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