Idées | La guerre en Iran et l’effet papillon
S’il est une chose que la guerre en Iran nous fait réaliser, c’est à quel point l’économie mondiale est encore sous la dépendance du pétrole. Cette guerre, qui a débuté il n’y a que quelques jours, a déclenché une hausse accélérée du prix de l’or noir, ayant ainsi des répercussions sur l’économie sur toute la planète.
Le pétrole est encore omniprésent dans nos vies et les restrictions ont un effet presque immédiat sur les coûts des marchandises et des personnes transportées, sur les prix dans les grandes chaînes de distribution et sur les prix des matières transformées.
Pourtant, l’effet des chocs pétroliers est connu depuis longtemps et on aurait dû le prévoir. Rappelons-nous l’époque de l’embargo pétrolier de 1973, qui avait tiré l’économie mondiale en récession et généré une forte inflation et du chômage, le choc pétrolier de la Chine en 2008, ou la forte demande après la pandémie et l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en 2021-2022. Cette relation qui est connue entre la disponibilité du pétrole et l’économie est comme un effet papillon.
Des conflits qui éclatent à l’autre bout de la planète, qui n’ont rien à voir avec nous-mêmes, compromettent nos propres activités et notre niveau de vie. Nous sommes ainsi prisonniers du pétrole « en raison de l’effet papillon ».
Comment empêcher les prix de monter ?
Le prix du pétrole est fixé mondialement et nous en subissons les aléas. Cela signifie que, même si nous avions à accroître l’offre de cette ressource, ici même au Canada ou au Québec, pour notre consommation, les prix demeureraient élevés, parce que les producteurs traitent cette ressource selon les prix internationaux.
L’offre doit donc s’accroître mondialement pour qu’elle puisse avoir un effet sur les prix. C’est ce qui explique que les 32 pays membres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ont conjointement décidé de libérer 400 millions de barils de pétrole issus de leurs réserves stratégiques, un volume correspondant à environ vingt jours de flux pétrolier transitant par le passage d’Ormuz.
Le hic, c’est que personne ne sait si ce volume est suffisant, puisque personne ne sait combien de temps la guerre durera. D’autant que cette incertitude peut entraîner de la spéculation sur les prix. On estime à « plus de 1,2 milliard de barils de stocks publics d’urgence » les volumes détenus directement par les États, auxquels s’ajoutent « environ 600 millions de barils » conservés par les industriels sous obligation gouvernementale.
L’autre problème est lié au phénomène « fusée et plume », qui est connu. L’augmentation du prix du pétrole se répercute presque automatiquement sur les prix à la pompe. Mais ceux-ci redescendent beaucoup plus lentement lorsque le cours du pétrole diminue. Or, cette différence dans les temps d’ajustement fait que les augmentations des prix des intrants ont le temps de se propager sur les autres biens de l’économie, engendrant ainsi de l’inflation et un ralentissement économique.
Le paradoxe des gouvernements
On voit bien que la gestion de l’offre pétrolière dans une telle situation ne peut être que temporaire, d’autant qu’on encourage les gouvernements à intervenir pour faire baisser le prix du pétrole. Cela ne fait qu’accentuer notre dépendance.
L’expérience de la guerre iranienne devrait nous amener à réfléchir à long terme et à nous pencher sur l’effet des soubresauts successifs des crises pétrolières. L’économiste Nicholas Stern, dans son fameux rapport publié il y a plus de 20 ans, mettait en relation les coûts de l’inaction en matière de protection climatique (notamment de la consommation du carbone) avec les mesures de transition énergétique. Il estimait les coûts en fonction des perturbations occasionnées en matière d’accès à l’eau, de production des aliments, de santé et d’environnement, domaines subissant les effets du réchauffement climatique. Il calculait que des centaines de millions de personnes risquaient de souffrir de la faim, de pénuries d’eau et d’inondations côtières. Stern aurait probablement dû considérer aussi les coûts des crises pétrolières engendrées par les guerres qui ont aussi des conséquences graves.
Des mesures pour la transition énergétique
Quelles mesures de transition pourrait-on entrevoir pour diminuer notre dépendance au pétrole et éviter les effets des crises pétrolières ? Les pays les plus avancés en matière de transition énergétique sont ceux qui sont les moins touchés par la guerre iranienne, notamment ceux de l’Europe de l’Ouest, comme le Danemark, la Suède et la Finlande, mais aussi les Pays-Bas et la Belgique. Le cas le plus marquant est celui de la Chine, qui travaille depuis des décennies à remplacer le pétrole par de l’électricité et dont les capacités de production d’électricité par l’éolien et le solaire sont supérieures à celles du reste du monde. Selon plusieurs sources, la Chine ne serait presque pas affectée par la guerre en Iran.
Au Québec, des efforts et des propositions intéressantes ont déjà été mis de l’avant à cet égard et ne doivent pas être abandonnés. La politique énergétique prévoit des investissements massifs dans la production d’électricité et semble être un pas dans la bonne direction. Notons aussi les projets visant à produire de l’hydrogène vert, qui peut servir d’intrant dans les secteurs du transport et de la production agricole et d’autres types de production.
Tous ces efforts de transition doivent se poursuivre pour assurer l’indépendance énergétique de nos entreprises et nous prémunir contre des guerres stupides.
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