Idées | Quand Donald Trump vous lit la Bible
Le mardi 21 avril, Donald Trump lira publiquement un passage de la Bible depuis le Bureau ovale, dans le cadre d’un événement intitulé « America Reads the Bible », au moment même où sa présidence multiplie les références explicites au christianisme dans les affaires d’État. Cette mise en scène survient dans une séquence déjà chargée : une querelle ouverte avec le pape Léon XIV au sujet de la guerre en Iran, et la diffusion — suivie rapidement de la suppression — d’une image générée par intelligence artificielle représentant le président sous les traits de Jésus. À cela s’ajoute une rhétorique d’affrontement civilisationnel, qui décrit l’Iran moins comme un adversaire stratégique que comme une altérité radicale.
Pris isolément, chacun de ces épisodes pourrait relever de la communication politique ou de la provocation. Ensemble, ils dessinent pourtant une inflexion plus profonde : la religion n’est plus seulement convoquée comme décor moral ou héritage culturel, elle redevient un langage politique central — un outil de légitimation, de mobilisation et de démarcation.
Ce glissement dépasse largement le cas américain. Il invite à reconsidérer une hypothèse longtemps tenue pour acquise en Occident : celle d’un monde progressivement sécularisé, où le religieux serait relégué à la sphère privée. Or, c’est l’inverse qui semble se produire. Depuis plusieurs décennies — et plus nettement encore aujourd’hui —, le religieux réinvestit la scène internationale, non pas comme survivance du passé, mais comme ressource stratégique dans un ordre mondial en recomposition.
Car ce « retour » n’en est pas vraiment un. Le fait religieux n’a jamais quitté les relations internationales. Il en a longtemps été une composante structurante, avant d’être relégué au second plan par les lectures réalistes et matérialistes de la guerre froide. Mais depuis les années 1990, nombre d’analystes évoquent une « revanche de Dieu » : la religion redevient un facteur explicatif des conflits, des alliances et des identités politiques. Plus encore, elle est désormais activement mobilisée par les États comme instrument d’influence, au même titre que la culture ou l’idéologie.
Aux États-Unis, cette dynamique s’inscrit dans une tradition ancienne, mais elle a changé de nature. Il ne s’agit plus seulement pour un dirigeant d’afficher une foi personnelle, comme ce fut le cas de certains prédécesseurs de Donald Trump. Il s’agit d’inscrire explicitement une vision religieuse dans l’action politique, et de l’articuler à une lecture du monde. Dans cette perspective, la religion devient un vecteur de polarisation interne, mais aussi un outil de projection internationale. Elle contribue à structurer un récit opposant un « nous » civilisationnel à des ennemis désignés, souvent perçus à travers un prisme religieux ou culturel.
Ailleurs, le phénomène prend des formes diverses, mais convergentes. En Iran, la religion ne se contente pas d’inspirer le pouvoir : elle le fonde. En Inde, le nationalisme hindou redéfinit les contours de la citoyenneté et influence les orientations diplomatiques. En Russie, le rapprochement entre le Kremlin et l’Église orthodoxe participe d’une stratégie d’affirmation identitaire et géopolitique. Dans tous ces cas, la religion n’est pas un simple arrière-plan : elle devient une ressource politique, mobilisée pour légitimer l’action de l’État et renforcer sa cohésion.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large de transformation de l’ordre international. La montée des puissances dites « révisionnistes », la fragmentation du système multilatéral et la crise des institutions internationales contribuent à affaiblir les cadres traditionnels de régulation. Dans ce vide relatif, d’autres formes de légitimité émergent — et, parmi elles, le recours au sacré. Comme le soulignent plusieurs travaux récents, la religion constitue désormais un « capital » que les États peuvent mobiliser pour étendre leur influence et structurer leurs relations extérieures.
Il faut aussi prendre en compte une dimension plus profonde : celle des sociétés elles-mêmes. Le retour du religieux s’inscrit dans un contexte de crise des repères, où les promesses de la modernité — progrès, rationalité, stabilité — apparaissent fragilisées. Dans ce contexte, la religion offre des ressources symboliques puissantes : elle donne du sens, structure des identités et propose des réponses simples à des questions complexes. Elle permet aussi de reformuler des appartenances collectives dans un monde mondialisé, où les frontières politiques ne suffisent plus à définir les identités.
Mais ce retour n’est pas sans risques. Le premier est celui de l’escalade. Lorsqu’un conflit est formulé en termes religieux ou civilisationnels, il tend à devenir plus absolu, moins négociable. L’adversaire n’est plus seulement un rival politique, mais une menace existentielle. Le second risque est interne : l’instrumentalisation du religieux peut fragiliser les équilibres démocratiques en excluant ceux qui ne se reconnaissent pas dans la norme dominante. Enfin, c’est l’ordre international lui-même qui peut en pâtir si les règles communes sont supplantées par des logiques de mission ou de destinée.
Il serait toutefois erroné de voir dans cette évolution un simple « retour de Dieu ». Ce qui se joue aujourd’hui est moins un réveil spirituel qu’une transformation des usages du religieux. Dans un monde incertain, fragmenté et concurrentiel, le sacré devient un langage parmi d’autres — mais un langage particulièrement puissant, car il touche à l’identité, à la morale et à l’absolu.
Pour des sociétés comme le Québec, attachées à la laïcité et au pluralisme, ce phénomène pose un défi particulier. Il ne s’agit ni de nier la place du religieux dans le monde ni de l’accepter sans réserve dans la sphère politique. Il s’agit plutôt de maintenir un équilibre délicat : reconnaître la réalité du fait religieux dans les relations internationales tout en défendant fermement la neutralité de l’État et la primauté du droit.
Car, au fond, la question n’est pas de savoir si la religion revient. Elle est déjà là. La véritable question est de savoir quel usage nous en faisons — et jusqu’où nous sommes prêts à la laisser redéfinir les règles du jeu international.
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