menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Idées | Nouvelle génération, vieilles idées

7 0
16.04.2026

Dans le discours prononcé le soir de sa victoire, la première ministre désignée du Québec a souligné que les membres de son parti avaient « choisi de confier les rênes à une nouvelle génération : […] la génération X ». De fait, à moins d’un revirement de situation, les représentants des cinq principaux partis qui s’affronteront lors de la campagne électorale prévue cet automne appartiennent à cette génération — qui, si l’on regroupe les différentes définitions existantes, est composée des personnes nées entre 1961 et 1981.

La génération X, a rappelé la cheffe caquiste, « a grandi dans une période trouble qui [l’]a forgée ». En 1971, soit peu de temps après la naissance de Christine Fréchette et d’Éric Duhaime, le système de taux de change fixes reposant sur le dollar américain était abandonné, un changement qui aura des conséquences majeures sur la stabilité de l’économie mondiale. Deux ans plus tard survenait, en raison d’un conflit d’ordre géopolitique qui rappelle ce qui se joue en ce moment en Iran, un premier choc pétrolier qui allait plonger les pays occidentaux dans une dure récession combinée à une forte inflation et qui sera suivi d’un second choc en 1979, année où voyait le jour Charles Milliard.

Les banques centrales ont alors augmenté fortement les taux d’intérêt, avec pour conséquence que les ménages, les entreprises et les États ont vu leur situation budgétaire se détériorer. Une portion de la dette actuelle des gouvernements du Québec et du Canada est encore attribuable à cette époque où, par ailleurs, l’État-providence est remis en question frontalement.

C’est en effet à ce moment-là qu’une majorité des classes dirigeantes en Occident se sont converties à l’idéologie néolibérale, reniant l’héritage de la génération silencieuse qui croyait pour sa part que l’État pouvait stimuler l’économie en améliorant les conditions de vie du plus grand nombre. Au Canada comme au Québec, les gouvernements ont choisi, pour réduire leur endettement, d’abandonner des programmes sociaux, de privatiser des sociétés d’État ou de réduire les salaires des fonctionnaires.

Puis, au début des années 1990, l’élite au pouvoir décidait de faire de la lutte contre la dette et les déficits une priorité, de telle sorte que, quand Paul St-Pierre Plamondon et Ruba Ghazal ont entamé leur vie adulte, le gouvernement du Québec choisissait de s’imposer la Loi sur l’équilibre budgétaire. Cette obsession a survécu aux crises économiques qui ont marqué la fin du XXe siècle pour donner lieu dix ans plus tard à l’adoption de la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations. Notons que, même si elles s’appuient sur une volonté de « discipline » budgétaire, ces deux lois n’ont jamais empêché les gouvernements de se priver de revenus en procédant à des baisses d’impôt ou de taxes.

En somme, les chefs des principales formations politiques ont toujours évolué dans un contexte idéologique où le secteur public était majoritairement présenté comme une dépense qui fait croître l’endettement et l’État, comme un obstacle à l’enrichissement des individus et des entreprises. Pas étonnant que leurs programmes se lisent presque tous comme 50 nuances de « réduction de la taille de l’État ».

Cette approche vieille d’un demi-siècle est-elle pertinente aujourd’hui ? Contrairement à ce qu’on entend souvent, le niveau des dépenses publiques dans l’économie est resté relativement stable depuis le début des années 1980 lorsqu’on le compare au produit intérieur brut. Difficile de parler d’un État qui aurait pris des proportions gargantuesques, du moins relativement à la taille de l’économie.

Ce qu’on dit moins, c’est que c’est à compter de cette époque que des réformes successives ont été implantées sous prétexte d’« optimiser » l’utilisation des ressources de l’État. Des méthodes de gestion et de travail importées du secteur privé qui ont eu pour effet d’approfondir la bureaucratisation du secteur public et de centraliser sa gestion en éliminant au passage des espaces décisionnels locaux et démocratiques (pensons par exemple aux conseils d’administration des établissements de santé ou aux commissions scolaires). C’est probablement ce qui de nos jours nuit le plus à la capacité des gouvernements d’identifier les problèmes sociaux les plus urgents et de rendre accessibles les services pour les résoudre.

On est dès lors en droit de se méfier des promesses de « réformes » ou de « dégraissage » de l’État qui risquent fort d’être mises en avant durant la campagne électorale. Il est vrai, cela dit, qu’on ne peut plus se contenter de défendre l’État-providence dans sa forme actuelle. Il faudrait plutôt s’atteler à démocratiser les institutions publiques pour qu’elles soient davantage en phase avec les besoins des citoyens et des communautés et qu’elles favorisent leur émancipation. L’État pourrait alors redevenir le puissant levier de développement social et économique qu’il a déjà été.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées en accueillant autant les analyses et commentaires de ses lecteurs que ceux de penseurs et experts d’ici et d’ailleurs. Envie d’y prendre part? Soumettez votre texte à l’adresse opinion@ledevoir.com. Juste envie d’en lire plus? Abonnez-vous à notre Courrier des idées.


© Le Devoir