L’ultime tabou
On prétend souvent qu’il est plus facile d’envisager la fin du monde que celle du capitalisme. Et j’ajouterais : que la fin du voyage. Celui qui implique une valise, un passeport et un aéroport, l’enfant chéri de plus en plus obèse dudit capitalisme. Un produit de consommation qui jouit d’un sauf-conduit écolo, car tout le monde l’embrasse, la gauche, la droite et même les verts.
Le voyage, c’est la réussite suprême, un idéal à atteindre au sommet de l’envie, la Belle promeneuse de Michel Rivard, l’horizon à portée de tous qui fait de nous le héros instantané d’une épopée confortable. Enfin, nuançons, à portée de 10 % des citoyens de la planète, puisque 90 % d’entre eux ne prennent pas l’avion dans une année et que 80 % ne l’ont jamais pris au cours de leur vie. Mais ne désespérons pas ; se démocratisant, le voyage au loin (de plus en plus loin, Dubaï en vol direct plutôt que Paris) est promis à un bel avenir… du moins, tant que les tarmacs n’auront pas fondu et qu’il restera de l’eau à destination.
Des fois, j’aurais l’goût d’men aller / Si ma femme change pas d’idée / On prendra des vacances / C’est ma mère qui va garder les enfants / On ira aux États, peut-être même en France / On l’aura not’bonheur organisé
Le voyage s’est infiltré dans toutes les sphères de nos vies en moins de 60 ans. Nous ne savons plus rêver autrement, et la portion « regardez où je suis ! » sur Instagram est devenue plus importante que les feux grecs, hawaïens ou italiens qui brûlent en arrière-plan. La semaine dernière, des touristes québécois dans un tout-compris aux Bahamas réclamaient d’être rapatriés gratuitement à cause du buffet emboucané, une spécialité locale sans supplément. Certains reviennent de Cuba désenchantés par les pannes d’électricité. « Mais il est bien doux quand même de rentrer chez soi », chantait Barbara.
J’ai fait la liste de toutes les raisons qui nous servent de prétexte pour aller voir ailleurs si nous y sommes. Elles sont toutes « valables » d’un point de vue individuel : les formations professionnelles, personnelles ou spirituelles (deux personnes m’ont parlé de séjours de yoga à Bali en une semaine), la famille, la culture (y a même des croisières de heavy metal, pauvres poissons), les études/ stages/ressourcement, les affaires et le travail (conférences et congrès internationaux itou), les soins de santé et esthétiques, la santé mentale, les ancêtres (retour aux sources), l’aventure et le risque, les défis sportifs en tout genre, les voyages scolaires formateurs, la retraite (Liberté 55, on se rappelle ?), les........
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