La rhétorique tordue de Carney
À la suite de l’attaque criminelle contre l’Iran, je me suis réconforté en imaginant la condamnation universelle de l’Amérique et d’Israël par une « communauté internationale » toujours saine d’esprit, dont le Canada, en particulier. Comme beaucoup d’Américains, je m’étais découvert partisan du premier ministre Mark Carney, séduit par sa position antithétique à celle de notre président voyou.
Normalement, je ne cherche pas l’inspiration chez les Canadiens anglos, et surtout pas de la part d’un ancien banquier central affichant des prédilections économiques de centre droite. Cependant, j’avoue que j’avais été séduit par son désormais célèbre discours à Davos et par sa défense d’un nouveau modèle pour les « puissances moyennes » en réponse au néo-impérialisme trumpien. Qu’il défende l’« intégrité territoriale » et l’« interdiction du recours à la force, sauf dans les cas prévus par la Charte des Nations unies », me semblait héroïque face au monstre de Mar-a-Lago.
Mais voilà que le gouvernement canadien me surprenait en affirmant immédiatement son soutien à une agression tout à fait illégale en vertu du droit international, cela dans un langage anodin, pour ne pas dire creux et vide de logique. Déjà, il est discutable de déclarer que « la République islamique d’Iran est la principale source d’instabilité et de terreur au Moyen-Orient ». Demandez aux Gazaouis survivants ou aux millions de déplacés du Liban si « l’État juif et démocratique d’Israël » ne lui fait pas concurrence pour les lauriers de la course à l’instabilité et à la terreur. Posez la même question aux dirigeants de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie, harcelés sans cesse par Tel-Aviv et ses colons.
Parlons aussi du soutien au noir d’Israël au Hamas, une tactique conçue pour affaiblir son rival politique, le Fatah. « Pendant des années, rappelle Tal Schneider du Times of Israël, les différents gouvernements menés par Benjamin Nétanyahou ont adopté une approche qui divisait le pouvoir entre la Bande de Gaza et la Cisjordanie — mettant le président Mahmoud Abbas à genoux alors que les Israéliens manœuvraient pour soutenir le groupe terroriste du Hamas. L’idée était d’empêcher Abbas — ou quelqu’un d’autre dans le gouvernement cisjordanien — d’avancer vers l’établissement d’un État palestinien. » La tribune de Schneider sur le renforcement du Hamas par Nétanyahou est parue le 8 octobre 2023, le lendemain de l’assaut brutal par le Hamas contre Israël (souvent imputé à l’Iran), avec un titre qui se termine par : « Maintenant, ça nous a explosé au visage. »
L’analyse myope de Mark Carney et de ses conseillers a été suivie par un mensonge cru exprimé dans une phrase digne de George Orwell : « Le Canada appuie les mesures prises par les États-Unis pour empêcher l’Iran de se doter d’une arme nucléaire et pour empêcher son régime de continuer à menacer la paix et la sécurité internationale. » Où est Israël, puissance nucléaire (le pays posséderait l’arme atomique depuis 1967 sans le reconnaître), dans cette acrobatie rhétorique tordue ? N’était-ce pas une opération conjointe entre Washington et Tel-Aviv ? Israël posséderait au moins des dizaines d’ogives nucléaires. Il n’y a aucune preuve concrète que l’Iran en possède une seule ou soit sur le point d’en construire.
À Ottawa, comme le dit Orwell en 1984, « la guerre est la paix, […] l’ignorance est la force ». Je trouve impressionnant que Carney ait pu sciemment ignorer la chronologie stratégique de Trump pour sauver le monde de la menace nucléaire iranienne. Le 24 février, la radio nationale publique américaine a révélé la suppression d’un dossier dans les archives Epstein traitant des accusations d’une femme contre Trump pour l’avoir abusée sexuellement, en 1983, alors qu’elle avait 13 ans. Les détails de la rencontre présumée sont franchement crus. Deux jours plus tard, le reportage de NPR était repris à la une du New York Times. Le surlendemain commençait le bombardement de l’Iran.
Carney, qui a depuis appelé à la désescalade, tient-il à l’innocence présumée de l’accusé ? Moi, je crois plutôt à l’instinct de survie de Trump, une pulsion animale qui est loin d’être bête malgré sa sauvagerie. L’affaire Epstein a presque disparu de la conversation publique depuis l’attaque, noyée sous les cadavres qui s’entassent en Iran, au Liban et en Israël et par le prix de pétrole qui s’envole. Si le premier ministre canadien trouve 1984 trop long ou trop déprimant, je lui recommande La ferme des animaux du même Orwell, une fable métaphorique qui traite de quelques thèmes de 1984, mais qui est plus facile à lire pour les débutants en satire politique.
À vrai dire, si grand soit-il, mon dégoût pour la sottise de Carney et le Parti libéral est dépassé par mon mépris pour le soi-disant parti d’opposition aux États-Unis, qui fait de son mieux pour éviter tout affrontement avec Trump. Les démocrates ont si peur d’offenser le lobby d’Israël ou d’abandonner la vision du monde pieuse et arrogante héritée de Woodrow Wilson, qu’ils ignorent les leçons de l’histoire et les obligations de leur propre Constitution.
Officiellement critiques de la mascarade meurtrière en Iran, les caciques du parti jouent une comédie profondément cynique relativement à la violation par Trump et Nétanyahou d’une nation arrogante qui se croyait en négociations de paix. L’obsession avec la prise d’otages américains en 1979 fait oublier le renversement anglo-américain du régime démocratique de Mossadegh, en 1953, de même que le fait que la dispute nucléaire remonte aux ambitions atomiques — rejetées par le président Nixon — du Shah, un dictateur installé par les Américains et les Britanniques. Les Iraniens, aussi fiers nationalistes que violents théocrates, détestent Washington, c’est sûr.
Peut-être est-il trop tard pour apprendre et reculer. Malheureusement pour Trump, Nétanyahou et Carney, leur cible malveillante est une civilisation ancienne et pas une ancienne colonie inventée dans une capitale européenne.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
