Pomper Pompéi
Il m’est arrivé ici de dire, plus d’une fois je crois, toute l’admiration que j’éprouve pour le cinéaste italien Gianfranco Rossi. C’est un documentariste de génie. Je ne vais pas vous embêter avec mon goût particulier pour son cinéma, à l’heure où l’on peut enfin visionner en ligne Pompéi sous les nuages, son plus récent film. Je vous ennuierais. Le film est long et lent. Tout en étant brillant. Comme d’habitude.
In viaggio, l’avant-dernier film de Rossi, je ne l’avais vu d’ailleurs qu’avec une certaine réticence. À cause du sujet. De quoi traitait ce film ? Du pape ! Un film sur le pape, avouez qu’il n’y a pas de quoi sauter de joie. Surtout pour un mécréant comme moi. Vous me voyez regarder ça ? Pas moi en tout cas. Au moins il n’était pas question du nouveau, Bob Prevost. Cet Américain terne, connu sous le nom de Léon XIV, n’a rien trouvé de mieux à faire, ces jours derniers, que d’aller se promener à Monaco, une des capitales du blanchiment d’argent, avant de s’en aller célébrer Pâques. Une suite de bénédictions de façade au-dessus de fortunes sans scrupule.
À Monaco, le catholicisme est la religion d’État. Ce culte est inscrit dans la Constitution. Ce qui devrait être déjà assez pour se méfier de cette principauté.
Remarquez cependant à quel point notre regard sur la religion est aujourd’hui daté, déphasé. Non que le religieux ait disparu, mais nous persistons à le penser par l’entremise de ses formes figées, anciennes. Autrement dit, nous lisons le présent avec les catégories du passé. Nous continuons de réagir à partir d’un cadre hérité.
À force de chercher des précédents malheureux dans un passé religieux qui n’en manque pas, nous finissons par nous aveugler sur ce qui se transforme sous nos yeux. Nous croyons voir revenir les fantômes d’hier là où quelque chose d’inédit est à l’œuvre. Continuer à penser le monde comme s’il était resté tout entier accroché au XIXe siècle, c’est se priver de comprendre ce qui advient. C’est laisser le présent se faire sans nous, pendant que nous débattons encore et toujours de ce qui n’est déjà plus.
Je reviens à Monaco, à son royaume, à son argent. Monaco est l’un de ces lieux où une religion nouvelle s’exprime à ciel ouvert. Un paradis où les ultrariches dissimulent des fortunes pharaoniques dans des structures aux formes pyramidales. Le catholicisme a beau y être la religion d’État, c’est une autre foi qui s’y célèbre d’abord et avant tout. Une religion plus sûre d’elle-même : celle de l’accumulation. Sous le ciel béni de l’évasion fiscale, on n’y confesse rien, sinon la réussite, et l’on n’y absout qu’une chose : la richesse.
Dans pareils sanctuaires de la complaisance financière, les grandes fortunes ne cessent de proliférer. C’est ce qu’indique Oxfam dans un nouveau rapport qui vient d’être rendu public. Environ huit millions de personnes dans le monde concentrent désormais autant de richesse que 4,1 milliards d’humains. Voyez-vous bien ce que signifie cet accaparement pour l’avenir ? Pour vous donner une image, c’est comme si les citoyens d’une île comme Montréal détenaient plus de richesses que la population entière de la Chine et de l’Inde réunies.
Certains s’agitent encore pour défendre ces principautés de l’argent. Comme si elles étaient injustement attaquées. Comme si le problème n’était pas pareil accumulation, mais le simple fait d’oser la nommer. La richesse, répètent-ils, appellerait le respect. Elle ne serait, à les entendre, que la juste récompense du mérite. Ils persistent à y voir de la vertu là où il faudrait s’interroger sur le système qui organise et protège ces excès. Ils refusent ainsi de voir qu’un monde coupé en deux n’est viable pour personne. Pas même pour eux.
À force de vénérer l’argent, on a vidé tout le reste de sa valeur. Dans le dernier numéro de la revue Liberté, dont Le Devoir a publié un extrait la semaine dernière, Virginie Larivière explique comment l’esprit de charité jette un voile sur nos dénis de justice répétés. Depuis des années, les banques alimentaires sonnent l’alarme. On voit aujourd’hui comment le monde communautaire est à bout de souffle, au point de protester comme jamais contre la dégradation des dernières bouées de secours.
La chaloupe coule et nos gouvernements se félicitent de fournir plus de récipients pour écoper à ceux, toujours plus nombreux, qui sont forcés d’y monter. Apprendre à écoper plus vite pour gérer la fuite et se convaincre que tout flotte : voilà où nous en sommes.
La faim est devenue un système de charité administré. En 2025, le Québec a franchi le cap des trois millions de demandes mensuelles d’aide pour manger, sans le moindre signe de ralentissement. Au contraire. L’État délègue à des organismes communautaires la gestion d’une misère qu’il laisse par ailleurs prospérer, qu’il contribue même à entretenir. Plutôt que de s’attaquer aux causes, comme les revenus insuffisants et les loyers trop élevés, on s’en remet volontiers à la charité. Comme autrefois, mais sous un ciel nouveau, on prie encore au lieu d’agir.
Il ne faut pas manquer d’air pour féliciter François Legault à l’heure de son départ, alors même que ce fiasco se déroule sous nos yeux.
Encore une fois, je ne vous recommande pas d’écouter Pompéi sous les nuages. Nos regards sont trop dressés à la vitesse du cinéma hollywoodien : ils risquent de buter sur le calme obstiné de ce film qui dit pourtant quelque chose de nos vies inquiètes, ces vies qui ne semblent tenir que jusqu’au moment où tout cède.
Nous vivons un peu partout comme à Pompéi. En surface, on s’affaire, on s’adapte, on écope, on pompe pour retarder l’inévitable. Mais en dessous, certains, ivres de puissance et se prenant pour des dieux, continuent de piller, d’accumuler et de creuser sans scrupule leurs galeries, indifférents à la pression qui monte, à la lave qui avance.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
