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Chronique|Les gros poissons Jean-François Nadeau

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01.06.2026

Au printemps, quand les truites semblaient remonter à la vie, mon grand-père m’emmenait pêcher. J’en étais encore à me battre avec mes vers de terre quand mon grand-père maniait déjà sa canne à moucher. D’un geste souple, il déposait sa soie exactement là où les truites trahissaient leur présence. La pêche était pour lui une façon d’appâter l’éternité.

L’humanité imagine toutes sortes de récits de science-fiction où des mondes lointains, sur d’autres planètes, dans d’autres galaxies, sont explorés et conquis. Mais de la vie sur Terre, de sa richesse et de sa diversité, qui se soucie vraiment ?

Ceux-là mêmes qui regardent la misère humaine comme une ressource à exploiter nous montrent sans cesse les étoiles, répétant que l’avenir se trouve là-haut, tandis qu’ils piétinent leurs semblables ici-bas.

Pourquoi rêver de coloniser Mars quand nous ne savons déjà plus lire le cours d’une rivière ?

Mon grand-père a passé quantité de fins de journée à pêcher à la brunante, en particulier dans les petites baies de la rivière Saint-François. Il se déplaçait sur l’eau dans une vieille chaloupe Verchères verte propulsée par un moteur Evinrude jaune sur lequel il ne fallait jamais trop compter. Sans prévenir, le moteur crachait une fumée bleue, toussait puis calait.

Celle qui aurait eu des raisons de le tuer, c’était ma grand-mère. Quand il revenait de sa pêche, son repas chaud l’attendait tandis qu’il déversait ses prises dans l’évier de la cuisine. Ce n’est pas lui qui arrangeait les poissons. Sa pêche apparaissait alors pour ce qu’elle était aussi : le privilège d’hommes........

© Le Devoir