menu_open Columnists
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close

Le monde tel qu’il est

8 0
06.03.2026

L’attaque sur l’Iran est-elle conforme au droit international ? Absolument pas. C’est à partir de ce principe que le premier ministre socialiste espagnol l’a fermement dénoncée et a refusé à l’armée américaine d’utiliser ses bases militaires en sol espagnol pour son attaque. Il a même réclamé le départ de 11 avions ravitailleurs jusqu’alors logés sur son sol.

Le président français, Emmanuel Macron, dans son allocution télévisée, a souligné qu’en effet, le droit international ne permettait pas cette attaque, mais que, puisqu’elle a eu lieu, il n’était pas contre, mais qu’il n’y participerait pas directement.

Notre premier ministre, Mark Carney, a dit à peu de chose près la même chose, a appuyé « à contrecœur » la volonté de Washington et de Jérusalem d’interdire à l’Iran d’obtenir l’arme nucléaire, mais a ajouté qu’il n’était pas favorable à un « changement de régime » en Iran. Voilà qui est bizarre, pour ne pas dire absurde.

Pourquoi diable le Canada ne souhaiterait-il pas la fin de la dictature des mollahs sur ses 90 millions de citoyens ? À Davos, Carney nous avait invités à prendre « le monde tel qu’il est » et non tel qu’on aimerait qu’il soit. La lucidité a ses vertus, mais doit-elle nous contraindre à ne pas souhaiter que les choses s’améliorent ?

Donald Trump (et Benjamin Nétanyahou) nous a mis devant le fait accompli. Soit. Mais ils sont tous deux incertains sur la suite des choses. Ils veulent, bien sûr, remplacer la dictature islamique actuelle par des dirigeants qui seront, au pire, neutralisés sur le plan militaire et devront renoncer à leur soutien au Hamas et autres Hezbollah et, au mieux, devenus des alliés de l’axe américano-israélien.

Oui, mais la démocratie ? L’organisation Gamaan Research estime à 89 % la proportion d’Iraniens favorables à l’établissement d’une démocratie (72 % étaient opposés au hidjab obligatoire en 2020). Ils ne sont pas regardants sur la forme : cela pourrait être une monarchie constitutionnelle ou une république.

Mais peuvent-ils faire confiance, pour y arriver, à ceux qui lancent les bombes sur la tête de leurs oppresseurs (avec quelques bavures) ? Ils ont raison de se poser la question. Les alliés régionaux de Trump et de Bibi n’en veulent pas. Ni l’Arabie Saoudite, ni l’Égypte, ni les dictateurs du Golfe ne veulent voir s’installer non loin de leurs chasses gardées un pays qui deviendrait une vitrine permanente de la liberté. La libération de la femme n’apparaît pas, non plus, dans leurs priorités. Au Venezuela, Trump est très satisfait de contrôler à distance un régime autoritaire, pour peu qu’il soit proaméricain. Le même scénario pourrait s’imposer à Téhéran : de nouveaux dictateurs islamiques, mais à sa botte.

C’est vrai, les « puissances moyennes » comme le Canada ont très peu d’influence sur la suite des choses. Mais cela ne veut pas dire qu’elles doivent renoncer à tenter de l’infléchir. L’ensemble des pays occidentaux, dont le Canada, appliquent des sanctions à l’Iran. Lorsqu’un futur guide suprême, pris d’un soudain instinct de survie, capitulera devant Trump, ne devrions-nous pas affirmer que nous ne lèverons nos propres sanctions qu’en présence d’un calendrier menant à des élections libres sous supervision internationale ?

L’entrée de l’Iran dans le cercle des démocraties serait un atout majeur pour l’État de droit et le recul de l’obscurantisme au XXIe siècle. Une des rares bonnes nouvelles à notre disposition. L’opinion américaine, opposée à ce conflit, y deviendrait plus favorable si telle en était l’issue.

Quelle est la probabilité qu’une telle chose arrive ? Elle est d’autant plus faible que le plan américain est d’identifier, dans le régime iranien, des cadres qui sont prêts à capituler en échange de la préservation de leurs privilèges économiques. Or, ces officiers sont parmi les Gardiens de la révolution, donc dans la frange la plus radicale sur le plan religieux. Le problème, comme l’a admis Trump, est que les personnes ciblées par la CIA et le Mossad (les services secrets israéliens) comme les plus susceptibles de céder ont été tuées par les frappes des premiers jours.

La situation est donc à la fois fluide et imprévisible. Donald Trump a cyniquement appelé, deux fois, la population iranienne à se soulever contre le régime pour renverser leurs tyrans, sans jamais pouvoir vraiment leur venir en aide. Il est quand même curieux de constater que Trump, au moins sur le plan de la rhétorique, appelle à un renversement de régime, mais que Mark Carney ne le fasse pas.

« Le Canada, a-t-il dit à Sydney, est solidaire de la population iranienne dans sa longue et courageuse lutte contre ce régime oppressif. » Donc ? Donc rien. Il se contentera du fait que les oppresseurs n’ont pas la bombe nucléaire.

J’utiliserai son discours de Davos pour le mettre en contradiction avec lui-même. « La question pour les puissances intermédiaires, comme le Canada, n’est pas de savoir s’il faut s’adapter à cette nouvelle réalité. Nous devons le faire, » a-t-il dit. La question est, a-t-il ajouté, « si nous pouvons faire preuve de plus d’ambition ». Ce Mark Carney là annonçait : « Nous adaptons nos relations afin que leur portée corresponde à nos valeurs. » Depuis quand l’appui à l’établissement de la démocratie ne fait-il plus partie de ces valeurs ?

Sur l’Iran, pour le dire franchement, Mark Carney fait honte. Il a pourtant donné, à Davos, un mode d’emploi qu’il pourrait appliquer ici : « Les puissants ont leur pouvoir. Mais nous avons aussi quelque chose : la capacité de cesser de faire semblant, d’appeler la réalité par son nom, de renforcer notre position chez nous et d’agir ensemble. »

Qu’il appelle la réalité par son nom : l’assaut contre l’Iran est en cours. Qu’il renforce sa position : il pourra y participer si l’objectif de rétablissement de la démocratie est clairement établi par Washington et Jérusalem, et refusera de lever ses sanctions dans le cas contraire. Qu’il agisse ensemble : qu’il dirige une coalition des puissances moyennes partageant ces objectifs.

Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.


© Le Devoir