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Idées|La crise du logis vide Hildegund Janzing

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16.04.2026

Depuis l’envol de mes enfants, ma maison est inutilement grande. À deux, nous y occupons bien plus que les 2,6 pièces par habitant de la moyenne nationale, qui, elle, est probablement déjà un record mondial. Bref, il est temps que mon conjoint et moi trouvions plus petit pour laisser la place aux suivants, qui rempliront à nouveau les murs de rires et de pleurs d’enfants, d’adolescents, d’adultes plus nombreux.

Alors que des demandes spontanées pour louer ou acheter notre maison pleuvent, de l’autre côté, c’est le désert. La crise du logement, on en parle amplement, et ce n’est pas pour rien. Par contre, ce qui est déconcertant quand on se cherche un nouveau nid, surtout en région, c’est le nombre de nids vides : des demeures devant lesquelles les bancs de neige se sont accumulés tout au long de l’hiver. Parmi elles, il y a celles dont les propriétaires ne viennent que pendant la saison qu’ils jugent suffisamment belle. Il y a celles qui sont louées sporadiquement aux bien plus lucratifs touristes de passage. Et il y a celles sur lesquelles le temps fait son œuvre destructrice parce que, pour des raisons aussi diversifiées qu’il y a d’humains propriétaires, on omet de leur donner l’amour nécessaire pour les entretenir ou encore pour les passer aux suivants.

Des maisons de plus en plus grandes et de plus en plus nombreuses logent, proportionnellement, de moins en moins de personnes. Eh oui, chacun de nous occupe de plus en plus d’espace. Si le Québécois moyen occupait environ 505 pi² en 2000, ce taux est rendu à 635 pi² en 2020. Comme si, chaque année, nous avions besoin de 6,5 pi² supplémentaires pour vivre. Or, non seulement nous aimons avoir de plus en plus de place, mais nos structures familiales changent également, et ces changements ont inévitablement un effet sur le marché du logement : nous vivons de moins en moins en famille élargie et de plus en plus seuls. De plus en plus de parents se séparent et, fatalement, les familles occupent deux logements.

Pendant ce temps, de nombreux bâtiments fantômes — immeubles résidentiels, commerciaux et industriels de toutes tailles, abandonnés à leur sort — ornent nos centres-villes et cœurs villageois dans l’indifférence générale. Bien souvent, il nous manque la créativité et l’audace pour les faire revivre et s’épanouir. Adapter des maisons ou multiplex d’un autre âge, des églises, des silos à grain, des manufactures ou autres prisons, quels défis incroyables pour des architectes et entrepreneurs imaginatifs ! Plus ou moins patrimoniaux, d’une qualité de construction supérieure à celle des bâtiments récents, ils finissent pourtant la plupart du temps sous le pic de démolisseurs, laissant place à des stationnements ou à des constructions neuves de qualité douteuse, propre à l’ère du jetable.

D’un point de vue environnemental, faut-il encore le répéter, les maisons les plus écologiques sont celles qui existent déjà. Construites par défaut en matériaux locaux « biosourcés » et dans une philosophie durable, elles contrastent avec l’approche du moindre coût immédiat qui a cours actuellement dans le domaine immobilier comme ailleurs. Et même dans le cas d’un remplacement par une maison neuve écologique, des études démontrent le bilan environnemental négatif du jeu de démolition-reconstruction, jeu extrêmement énergivore, producteur de GES et d’importants déchets. Et, comble de l’ironie : selon un rapport de la Société canadienne d’hypothèques et de logement, le taux d’inoccupation des immeubles récents est supérieur à celui du reste du marché, probablement en raison de leur prix trop élevé…

Actuellement, le déficit de logements tournerait autour de 1,2 million au Québec. Le nombre de résidences secondaires serait de plus d’un demi-million; elles représenteraient donc à elles seules près de la moitié du déficit. Il ne semble exister aucune statistique sur les bâtiments abandonnés ou les résidences servant uniquement aux locations court terme. Mais la simple observation permet de suggérer que leur nombre n’est pas négligeable.

Quelles conclusions tirer de ces constats ? Bien sûr, personne ne voudra interdire les résidences secondaires ni, encore moins, empêcher les parents de se séparer ou exiger de gens qu’ils vivent ensemble contre leur gré — pas plus qu’on ne devrait tolérer le renvoi d’immigrants sous prétexte qu’il n’y a pas de place pour eux ou, encore pire, que ce serait eux les grands responsables de notre crise du logement !

Toutefois, l’actuelle frénésie de la construction immobilière ne répondant pas adéquatement à la crise, il va falloir penser à une plus grande variété de mesures. Des moyens efficaces obligeant les propriétaires à entretenir leurs bâtiments et décourageant le pullulement de logis vides de tout acabit devront en faire partie. Il n’y aura jamais aucune mesure totalement juste pour tout le monde, mais la situation actuelle est indéfendable d’un point de vue de développement durable et elle laisse trop de gens sur le carreau.

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