Madame la Première Ministre, je vous prends au mot
Madame la Première Ministre, vous venez tout juste d’être élue cheffe de la Coalition avenir Québec (CAQ) et donc, première ministre du Québec. Je vous en félicite. Je sais que vous êtes une femme studieuse et déterminée. Vous êtes féministe, et ce, depuis longtemps. Vous avez signifié dans votre discours de dimanche que vous vouliez mener « une politique réfléchie, humaine et tournée vers l’avenir ». Je vous prends donc au mot et vous invite à agir rapidement en ce sens.
Le ministre des Finances actuel vous a laissé une cagnotte de 250 millions à dépenser selon vos souhaits d’ici à la prochaine campagne électorale. Déjà, vous indiquez vouloir alléger le prix du panier d’épicerie, car beaucoup de familles peinent à se nourrir convenablement. Voilà une bonne idée, mais je la crois insuffisante. Vous ne proposez aucune mesure permettant aux locataires d’affronter le coût grandissant, et trop souvent ahurissant, des loyers. Vous pouvez y remédier immédiatement, par exemple, en augmentant le crédit d’impôt de solidarité — pour les personnes et les familles à faible et à moyen revenu — et en planifiant des mesures structurantes, dont une réglementation efficace du prix des loyers.
À très court terme, je vous suggère fortement d’entendre les doléances du mouvement Le communautaire à boutte. Vous le savez, 75 % des personnes qui tiennent à bout de bras des milliers d’organismes indispensables partout au Québec sont des femmes. Des femmes sous-payées, sous-équipées et vivant souvent dans la précarité même qu’elles combattent dans leur travail… Elles font face à des personnes de plus en plus mal en point. L’augmentation de l’itinérance est une tragédie humanitaire et il faut agir vite, mais ce problème dramatique est seulement la face visible de la pauvreté qui accable près de 300 000 personnes au Québec.
Je vous prie donc d’aider à la fois, et rapidement, les groupes en itinérance et tous les autres organismes, dans toutes les régions ! Notamment les groupes en défense des droits, ceux qui accueillent les femmes victimes de violence ou les personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale. La liste est longue, et vous savez que le Québec ne peut pas se priver du travail de milliers d’organismes communautaires qui crient au secours !
Vous connaissez mon intérêt pour les politiques en matière d’immigration. Vous avez dit, pendant votre campagne, que vous vouliez rouvrir le PEQ (Programme d’expérience québécoise) afin de permettre à celles et ceux venus ici avec l’espoir de s’intégrer et de vivre au Québec de pouvoir y demeurer selon les règles convenues par le passé. Vos toutes premières déclarations à titre de première ministre donnent à penser que vous entendez tenir parole. Il le faut, car trop de gens ont souffert et vivent encore dans une incertitude angoissante. Ne tardez pas ! Beaucoup de Québécois ont signifié ces derniers temps qu’ils voulaient garder leurs collègues, leurs amis, leurs voisins qui font vivre des dizaines d’entreprises, d’établissements d’enseignement et de santé, de même que des CPE dans toutes les régions du Québec.
Je vous demande aussi, avec l’humanité dont vous êtes capable, de ne pas invoquer la disposition de dérogation pour empêcher les enfants de demandeurs d’asile d’avoir accès aux garderies subventionnées. Des milliers d’enfants seraient expulsés des services de garde si vous invoquiez cette clause. Des mères se verraient empêcher de travailler. Ce serait inhumain. Ouvrez plutôt les 30 000 places additionnelles réclamées depuis longtemps par l’organisme Ma place au travail, que vous connaissez bien. Tous les enfants vivant au Québec devraient pouvoir fréquenter un service de garde de qualité à coût raisonnable.
En terminant, et puisque vous désirez travailler pour l’avenir, selon vos propres mots, je vous propose de faire deux gestes qui ne coûteraient rien et qui rapporteraient beaucoup à la société québécoise de 2026, de même qu’à nos enfants et à nos petits-enfants : refermer aussi vite que vous l’avez ouvert le dossier du gaz de schiste, dont personne ne veut… à part, je le suppose, quelques multinationales. Et mettez de côté le projet de constitution caquiste qui est sur la table. À peu près personne ne l’appuie, ni dans le monde politique ni dans la société civile. Le processus qui doit mener à l’élaboration et à l’adoption d’une constitution exige une très large participation citoyenne et un débat politique sérieux.
C’est trop important, la politique, pour improviser, pour gagner du temps ou pour gagner tout court sans avoir réfléchi aux conséquences des actions entreprises. Les gens du Québec ont besoin d’avoir confiance, de sentir que leurs leaders politiques travaillent pour le bien commun à court et à long terme. Je vous invite à aller dans cette direction. Et à ne laisser personne en chemin.
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