Vos VUS
Je sens que je ne vais pas me faire d’amis cette semaine. C’est que je calcule qu’il est probablement encore plus facile, dans cette province, de parler de polémiques sociales ou de la guerre dans le monde que de critiquer l’addiction collective pourtant profondément nocive aux véhicules utilitaires sport (VUS).
J’y pense particulièrement depuis que l’attaque israélo-américaine contre l’Iran a relancé tout le débat sur le coût de l’essence. Bien sûr, le prix du baril de pétrole a augmenté. Bien sûr, c’est difficile pour les ménages déjà étouffés par le coût de la vie qui a explosé de mille et une manières dans les dernières années.
Bien sûr, c’est aussi un enjeu facile à comprendre, à vulgariser, et surtout à visualiser. Partout, sur le bord de nos autoroutes, au cœur de nos villes, il y a ces immenses panneaux avec de grands chiffres rouges dont la valeur grimpe et descend. En fait, grimpe, surtout. Rien de plus facile, pour un téléjournal, que de capter ces images de chiffres rouges géants, et d’interviewer les gens qui regardent les chiffres qui ont encore grimpé pour leur demander leur avis alors qu’ils peinent à payer le plein de leurs voitures (trop souvent trop grosses).
Je le répète — ne me lancez pas de tomates trop vite —, je comprends que la pression du prix de l’essence sur le coût de la vie est bien réelle. C’est que, comme locataire sans voiture, je m’avoue jalouse, voyez-vous. Je me demande ce qui arriverait si nos quartiers étaient aussi parsemés d’immenses panneaux qui affichent en chiffres rouges géants le prix moyen des appartements disponibles dans les environs, au pied carré. Je me demande si les journalistes se rueraient sur les familles à la recherche d’un toit qui commentent les prix qui ne cessent de grimper, rassemblées autour des immenses panneaux aux chiffres rouges du coin. Je me demande si, tout d’un coup, avec ce support visuel, la classe politique verrait l’étouffement financier des locataires comme un problème politique urgent. On trouverait aussi le moyen d’imaginer des rabais, une pause de hausse des prix, une ingéniosité fiscale, quelque chose, quelque part, si notre étouffement à nous devenait soudainement plus visible ?
Je vous implorais de ne pas me lancer de tomates, mais encore faut-il avoir les moyens d’en lancer. Si c’étaient les prix des aliments de base qui étaient affichés en chiffres rouges géants partout dans nos villes, trouverait-on aussi comme ça, magiquement, des solutions plus courageuses à l’insécurité alimentaire qui assaille pourtant les ménages les plus pauvres ?
Mais dans l’architecture de nos quotidiens d’Amérique, c’est le prix de l’essence qui nous est visuellement le plus évident, et c’est là où la pression politique est la plus forte. Le gouvernement Carney a annoncé mardi qu’il soulagerait les ménages en suspendant l’une des taxes fédérales sur l’essence jusqu’en septembre. On parle d’une baisse des prix d’une dizaine de cents le litre.
C’est tant mieux, bien sûr, pour les ménages que ça aidera. J’espère que l’on comprend tout de même que c’est loin d’être une mesure progressiste. Les agriculteurs et les professionnels qui n’ont d’autre option que de conduire des véhicules lourds en profiteront. On en parle avec raison, et aussi pour camoufler qui d’autre en profite : les gens de la classe moyenne supérieure qui se sont acheté ou loué en masse des véhicules bien trop gros sans raison valable. On ne parle pas non plus de ceux qui, à la fin du mois, n’auront pas beaucoup plus d’argent dans les poches avec une telle mesure : les gens qui roulent déjà dans des voitures plus petites et les gens sans voiture — surreprésentés parmi les personnes les plus vulnérables à la hausse du coût de la vie.
Ce qui est le plus choquant à entendre, ce sont les arguments des conservateurs pour une pause de taxes sur l’essence. Les coffres du gouvernement se renfloueraient indûment pendant que les gens en arrachent, nous explique-t-on. Cette image des coffres de l’État qui débordent soudainement contraste fortement avec le discours sur l’austérité auquel les élus aux tendances conservatrices nous ont habitués, tant au provincial qu’au fédéral. Si j’ai bien compris leur vision, il faudrait absolument faire des compressions dans les services publics et le filet social, car nous avons une dette à payer et un équilibre fiscal à atteindre. Sauf que si la hausse du prix mondial de l’essence fait augmenter temporairement les revenus de l’État de manière imprévue, il serait très mal d’en faire autre chose que d’aider les gens qui possèdent de grosses voitures à continuer de se permettre de vivre en ayant de grosses voitures. C’est d’une logique implacable.
Le résultat, c’est de retarder la réflexion collective que l’on devra un jour avoir sur l’effet de l’addiction collective aux VUS, tant sur l’environnement que sur nos infrastructures. (On comprend que plus les véhicules sont gros et lourds, plus il y a de nids-de-poule ?) On fonce dans le mur. La pause de la taxe sur l’essence le recule à peine de quelques mètres.
Nos élus auraient pu proposer une taxe exceptionnelle sur les bénéfices (windfall tax) des compagnies pétrolières. Parce que grâce à la crise géopolitique, ces multinationales augmentent leurs profits de manière imprévue. En réduisant ou en supprimant les taxes sur l’essence, les gouvernements occidentaux se privent de revenus importants pour laisser les pétrolières engranger des surprofits et pour en « absorber » l’effet sur les consommateurs — alors qu’ils auraient pu décider de plutôt taxer les surprofits pour les redistribuer de façon équitable et progressiste à leurs populations. La décision de faire l’un plutôt que l’autre en dit très long sur les limites de nos imaginaires politiques.
Les États préfèrent saboter leurs revenus pour compenser la guerre de Trump plutôt que de collecter la richesse des grandes entreprises pour mieux la repartager. Ce faisant, ils nous expliquent, de manière très pédagogique, comment l’hégémonie capitaliste fonctionne.
Ce texte fait partie de notre section Opinion, qui favorise une pluralité des voix et des idées. Il s’agit d’une chronique et, à ce titre, elle reflète les valeurs et la position de son auteur et pas nécessairement celles du Devoir.
