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Des Idées en revues | La chanson engagée de la Grande Dépression au Québec

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07.04.2026

Chaque semaine, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un extrait d’un texte du Bulletin d’histoire politique, vol. 33, no 1 (hiver 2026).

Au Québec, la période de la Grande Dépression est témoin de l’émergence d’un riche répertoire de chansons engagées, constitué d’airs populaires ou folkloriques connus. Les paroles qui accompagnent ces chansons décrivent la misère de la classe ouvrière engendrée par la crise économique ou interpellent le pouvoir afin de dénoncer son inaction à l’égard du chômage ainsi que son parti pris pour les riches et les puissants.

L’intérêt d’analyser ces chansons est qu’elles dépeignent à leur façon la société québécoise, et nous renseignent sur un ensemble de valeurs et de coutumes ayant trait notamment aux droits et au sens de la justice de la classe ouvrière. Les chansons de la crise économique permettent enfin d’étudier de façon originale les conditions de vie des sans-travail et de leur famille, leurs griefs, leurs sentiments, leurs revendications et leurs imaginaires politiques.

Pour les groupes subalternes ou marginalisés, la chanson, comme d’autres formes d’expression culturelle, peut constituer un véhicule de résistance qui s’inscrit à contre-courant du récit et du programme politique dominant. Ainsi, face à l’optimisme de la Bolduc est composée la chanson Ça ne vient pas vite, chantée sur un air folklorique autour de 1935. Son texte témoigne du ras-le-bol et de la conscience qui se développent dans les rangs des sans-travail après plusieurs années de crise et de protestations : « J’ai souvent entendu dire / Ça va venir, puis ça va venir / Pis découragez-vous pas / Avant longtemps ça viendra / J’aime mieux vous l’dire tout de suite / Moi j’trouve que ça vient pas vite ».

Quant à la Chanson des gueux, elle s’en prend aux riches et aux politiciens, souligne la colère collective suscitée par la situation et lance un appel à l’action : « Y a pas d’ouvrage, ça nous enrage / Quand finira — a — le chômage / On trouve pas d’place, pi on n’arrache / On a pas l’choix, faut changer ça ! »

La chanson est également un art démocratique du fait de son accessibilité, car facile à apprendre, à transporter et à reproduire. Elle est diffusée lors d’activités de protestation, dans le matériel de mobilisation appelant à protester, ou encore, de façon plus souterraine, par la tradition orale par l’entremise des réseaux de sociabilité.

Dans les groupes subalternes et marginalisés, la chanson engagée peut ainsi constituer une forme de résistance infrapolitique vaguement coordonnée prenant la forme de « transcriptions cachées ». Du fait de son degré d’abstraction, elle possède l’avantage d’éviter la censure que les autorités pourraient, par exemple, faire subir à un discours politique.

La musique joue un rôle de premier plan dans les mouvements sociaux ; le mouvement des sans-travail québécois de la Grande Dépression n’y fait pas exception. Les chansons engagées donnent un aperçu des conditions de vie des sans-emploi et de leur famille, rendent accessibles leurs sentiments à l’égard de l’inadéquation des mesures d’aide au chômage, en plus de révéler certains défis que cette situation comporte.

Certaines d’entre elles dépassent le stade de la fatalité en dénonçant les pouvoirs publics et les inégalités socioéconomiques et appellent de ce fait à l’action. En somme, l’étude de ce corpus offre un regard privilégié permettant de tracer les contours de l’imaginaire social partagé par les chômeurs et les chômeuses. Cet imaginaire est la base de leur identité collective, élément central du développement de leur mouvement social.

De plus, les hymnes permettent de documenter et d’analyser l’idéologie des forces en présence, ainsi que de fournir un « instantané des sentiments qui traversent les militants ». Ils témoignent également d’une conscience de classe qui est loin d’être uniforme et qui apparaît même contradictoire chez ceux qui soutiennent les autorités et remettent leur sort entre leurs mains.

Ainsi, L’Internationale et l’Ô Canada renvoient à des imaginaires politiques opposés soulignant les tensions qui traversent non seulement le mouvement des sans-emploi, mais également la classe ouvrière dans une période particulièrement tendue socialement, et où plusieurs perspectives idéologiques s’affrontent dans un contexte de remise en question de la société libérale québécoise qui apparaît en situation de faillite durant la Grande Dépression.

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