Le piège identitaire de la rage «incel»
La fusillade survenue à Montréal la semaine dernière nous place, une fois de plus, devant une forme de violence qui est à la fois intime, sociale et idéologique. Un policier et un citoyen ont perdu la vie. Une policière a été grièvement blessée. Le tireur aurait laissé derrière lui un manifeste associé à la mouvance incel, acronyme anglais pour « involuntary celibate », ou « célibataire involontaire ».
Comme psychiatre, je vois immédiatement apparaître dans l’espace public une question devenue presque réflexe : était-il malade mentalement ? Cette question est légitime, mais elle est insuffisante. Elle peut même devenir dangereuse lorsqu’elle sert à confondre souffrance psychique, idéologie violente et responsabilité morale.
Il existe bien sûr des états mentaux qui peuvent altérer profondément le rapport à la réalité. Certaines psychoses peuvent dissocier une personne du monde partagé, l’enfermer dans des convictions délirantes, des hallucinations ou une désorganisation telle que sa capacité de juger ses gestes s’en trouve radicalement compromise. C’est pour cette raison que nos sociétés, sur les plans clinique et légal, reconnaissent parfois que la responsabilité d’un individu peut être diminuée.
Mais tout geste violent n’est pas psychotique. Toute souffrance n’est pas une maladie. Et toute explication psychologique ne doit pas devenir une absolution.
L’idéologie incel ne repose pas d’abord sur une perte de contact avec la réalité. Elle repose plutôt sur une interprétation du réel : celle d’hommes qui se vivent comme rejetés, humiliés, privés d’un dû, et qui transforment cette souffrance en ressentiment contre les femmes, contre les hommes perçus comme plus désirables, contre la société entière. La douleur est réelle. L’injustice, elle, est construite.
Mon travail clinique et mes recherches portent notamment sur........
