Le retour des cigognes
Chaque année, elles refaisaient leur apparition, signe des changements de saisons, traçant de grands cercles autour de la flèche de l’ancien séminaire, certaines nichant ensuite sur le toit de l’église, d’autres se hâtant de reprendre leur transhumance. Presque inéluctablement, lorsqu’elles prenaient la voie du sud, à l’automne, mon père m’envoyait un message : « Les cigognes repartent, j’aimerais savoir où elles vont. » Il n’est plus là pour me lire, mais j’aurais voulu lui dire que, cette année, je les avais trouvées au sommet des minarets de Tinghir.
En effet, lorsqu’elles quittent l’Alsace, les cigognes empruntent une voie sinueuse, suivant d’abord le couloir rhodanien pour ensuite bifurquer vers les Pyrénées catalanes et Gibraltar : en utilisant le passage où la Méditerranée est la plus étroite, elles sont assurées que les courants d’air chaud pourront les porter dans cette zone.
Car la Mare Nostrum, cette mer qui résonne avec Croisette, Costa Brava et golfe du Lion, est redoutable. Parce qu’elle est semi-fermée, elle concentre l’énergie là où l’océan la diffuse : le mistral et la tramontane, les vagues scélérates, la surcote, les croisements de houle peuvent métamorphoser cette mer d’huile en quelques heures à peine. Même les cigognes le savent. La violence de cette mer est telle que 35 000 personnes y ont perdu la vie au cours de ce premier quart de siècle en tentant de la traverser pour migrer, sur des rafiots surchargés, des canots rafistolés, ou en tentant l’invraisemblable traversée à la nage — sur des distances illusoirement courtes — vers Gibraltar ou les exclaves espagnoles du nord du Maroc. La Méditerranée n’a aucune indulgence.
Au bord de la Méditerranée, l’Espagne contrôle la seule frontière terrestre........
