Ma suggestion pour nous rapprocher de l’Europe
Plutôt que d’adhérer à l’Union européenne, Stéphane Dion propose que le Canada devienne membre de la Communauté politique européenne, un forum semestriel.
Le 16 mars dernier, le président finlandais Alexander Stubb invitait le premier ministre Mark Carney à « réfléchir » à l’adhésion du Canada à l’Union européenne (UE). Le même jour, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a lui aussi évoqué, en ne blaguant qu’à moitié, une telle entrée du Canada dans l’UE1.
Depuis que The Economist a lancé l’idée en janvier 20 252, celle-ci ressurgit périodiquement, notamment chez des experts canadiens et européens des relations Canada-UE3,4. Le premier ministre Carney a rejeté cette éventualité, préférant conclure avec l’UE et ses États membres des accords de partenariat concrets et exhaustifs sur le commerce, la défense et les autres enjeux d’intérêt commun. Il a raison à mon avis.
L’adhésion du Canada à l’Union européenne est irréaliste et, par ailleurs, non souhaitable. Je suggère toutefois que ce qui est faisable et désirable est l’entrée du Canada dans la Communauté politique européenne.
La perte de souveraineté que notre entrée dans l’UE impliquerait ne serait jamais acceptée par les Canadiens et supposerait des arbitrages impossibles au sein de notre fédération décentralisée : qui d’Ottawa ou des provinces devrait le plus céder une part de ses compétences à Bruxelles ? Il nous faudrait probablement rouvrir notre Constitution !
La complexité de l’Union européenne
ll serait impossible pour le Canada d’avoir le beurre et l’argent du beurre, c’est-à-dire de bénéficier des avantages de l’adhésion à l’UE sans les obligations qui en découlent. Sinon, l’UE imploserait parce que tous les États membres voudraient la même chose.
Pour se lancer dans une telle négociation, longue et difficile, il faudrait un consensus au Canada. Un sondage de mars 2025 a certes montré une pluralité en faveur de l’adhésion à l’UE (44 % favorables, 34 % opposés)5, mais combien de temps résisterait-elle aux multiples compromis auxquels il faudrait consentir (l’abolition de la gestion de l’offre par exemple) ?
Du point de vue des Européens, accepter notre adhésion à l’unanimité serait toute une gageure. Déjà, ils ont toutes les difficultés du monde à ratifier l’accord commercial que nous avons avec eux, l’Accord économique et commercial global (AECG). Plus de huit ans après sa mise en œuvre, dix États membres sur 27 ne l’ont toujours pas ratifié.
Quant aux solutions intermédiaires d’intégration partielle, adoptées par la Norvège ou la Suisse, elles exigeraient que nous acceptions l’alignement dynamique, c’est-à-dire que nous respections les règles de l’UE sur lesquelles nous n’aurions pas de droit de vote formel. En outre, nous devrions apporter à l’UE des contributions financières significatives.
Nous serions mal à l’aise dans cette organisation complexe où les décisions importantes sont prises à l’unanimité des États membres ou à une majorité qualifiée exigeante. C’est comme si le budget fédéral canadien dépendait de l’accord de nos 10 provinces. Peut-on imaginer à quel point nos négociations budgétaires seraient longues ? En fait, pour l’Europe, la situation est pire, puisque l’unanimité doit être obtenue non pas auprès de 10, mais de 27 membres, parmi lesquels il s’en trouve dont les valeurs de démocratie libérale et de bonne gouvernance sont encore mal enracinées.
Il faut se méfier des effets de conjoncture qui nous font actuellement regarder Bruxelles comme tellement plus attirante que Washington. D’ici trois ans, il y aura probablement à la Maison-Blanche un locataire aussi amical envers le Canada que l’ont été les prédécesseurs de Donald Trump. Dans quel état politique sera l’UE ? Jusqu’où ira la progression des partis de la droite radicale eurosceptique et hostile à Bruxelles ? Jusqu’à s’installer au pouvoir à Paris ? Ou même à Berlin ?
Donc soyons concrets : mettons véritablement en œuvre tous ces accords de partenariat que nous signons avec les Européens et tirons-en pleinement parti, à commencer par l’AECG.
Selon l’économiste en chef d’Affaires mondiales du Canada, son potentiel n’est utilisé qu’à 60 % par nos entreprises. L’atteinte de 100 % n’est peut-être pas réaliste, mais il y a de la place pour des améliorations.
Une autre chose qui doit être faite, et j’en fais ouvertement la proposition ici, est l’adhésion du Canada à la Communauté politique européenne (CPE). Créée en 2022 à la proposition du président Macron, celle-ci est un forum réunissant deux fois par an les leaders de 47 pays européens en vue de favoriser leur coopération sur des enjeux communs tels que la sécurité, la stabilité et la prospérité. Seuls deux pays d’Europe n’y sont pas conviés : la Russie et la Biélorussie, en raison de la guerre d’agression contre l’Ukraine.
Notre adhésion à cette plateforme de coordination politique serait tout bénéfice. Elle renforcerait notre lien avec l’Europe et permettrait à notre premier ministre de se concerter avec les dirigeants de pays qu’il n’aura jamais le temps de visiter. Elle consoliderait notre statut de plus européen des pays non européens. Certes, cela exigerait du premier ministre deux voyages par année en Europe, mais qui pourraient être combinés avec des évènements statutaires, comme le sommet de l’OTAN ou le sommet Canada-UE.
Je sais que plusieurs dirigeants européens accueilleraient favorablement une telle adhésion du Canada. Une première étape pourrait être que le premier ministre Carney soit invité à être le conférencier d’honneur d’un prochain sommet de la CPE. Sans être trop présomptueux, on peut penser qu’auréolé de l’immense succès de son discours de Davos, il y serait reçu à bras ouverts !
