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L’entropie qu’on refuse de voir

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24.04.2026

Nous avons besoin d’une nouvelle manière de penser la dépense publique, plaide l’auteur. Une manière qui reconnaît que le temps use les infrastructures et qui prévoit les ressources nécessaires à leur entretien pour éviter un déficit de maintien.

Au Québec, le débat sur les péages refait surface. Face à l’état préoccupant de nos routes, certains proposent de faire payer davantage les usagers. L’argument est connu : ceux qui utilisent les infrastructures devraient contribuer directement à leur entretien.

À première vue, l’idée semble raisonnable.

Mais elle repose sur un malentendu fondamental.

Elle suppose que notre problème est un manque de revenus. Or, tout indique que le mal est dans notre incapacité collective à intégrer une réalité pourtant élémentaire : toute infrastructure se dégrade.

Nos routes se fissurent. Nos écoles vieillissent. Nos hôpitaux s’usent. Ce phénomène n’est ni accidentel ni exceptionnel. Il est inévitable. En physique, on appelle cela l’entropie, c’est-à-dire la tendance naturelle de tout système organisé à se détériorer avec le temps.

Et pourtant, nos infrastructures publiques sont construites comme si cette loi n’existait pas.

Depuis des décennies, nous finançons la construction de nouvelles infrastructures sans prévoir rigoureusement les ressources nécessaires à leur entretien. Résultat : un déficit de maintien qui ne cesse de croître. Au Québec, il dépasse aujourd’hui les 40 milliards de dollars, et ce, malgré des investissements records dans le Plan québécois des infrastructures.

Le gouvernement reconnaît déjà le problème en consacrant une part croissante de ses investissements au maintien des actifs. Mais cette approche demeure essentiellement corrective. Elle ne transforme pas encore l’usure en contrainte structurelle de la décision politique.

Nous investissons davantage, mais nous accumulons tout de même du retard.

Dans ce contexte, les péages apparaissent comme une réponse pragmatique. Mais ils répondent à la mauvaise question. Ils nous disent qui paie, sans jamais expliquer pourquoi nous payons, encore et encore, pour le même problème.

Les péages financent l’usure. Ils ne l’anticipent pas.

Injecter de nouveaux revenus dans un système qui ne planifie pas la dégradation revient à remplir un seau percé. Tant que la logique de gestion demeure inchangée, l’argent supplémentaire sera absorbé par les mêmes mécanismes qui ont produit le déficit actuel.

Il existe pourtant une autre voie.

Elle repose sur une idée simple : toute infrastructure doit être financée deux fois. Une fois pour sa construction. Une fois pour sa dégradation.

Concrètement, cela signifie qu’aucun projet d’infrastructure ne devrait être autorisé sans être accompagné d’un fonds de maintien obligatoire, proportionnel à sa valeur et à son rythme d’usure. Une route nouvellement construite devrait voir son entretien futur budgété dès aujourd’hui, et non laissé à la discrétion des gouvernements à venir.

Ce type de mécanisme existe déjà, sous différentes formes, dans le secteur privé et dans certaines administrations publiques. Il repose sur un principe élémentaire : on ne gère pas un actif sans planifier sa dépréciation.

Pourquoi l’État ferait-il autrement ?

Le problème n’est donc pas uniquement financier. Il est culturel et politique.

Le débat sur les péages est, en ce sens, révélateur. Il illustre notre tendance à chercher des solutions rapides à des problèmes que nous refusons encore de comprendre dans leur profondeur.

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas seulement de nouvelles sources de revenus, mais une nouvelle manière de penser à la dépense publique ; une manière qui reconnaît que le temps use, que l’usage transforme, et que l’entretien n’est pas un coût, mais une condition du progrès.

Le jour où chaque infrastructure sera accompagnée, par loi, d’un mécanisme de maintien financé et transparent, nous cesserons peut-être enfin de courir après les réparations.

Et nous commencerons, enfin, à voir le progrès dans la qualité durable de ce qui nous entoure.


© La Presse