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Et si le Québec utilisait des plateformes d’ici

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12.03.2026

La publication de messages gouvernementaux sur les plateformes étrangères est un non-sens pour notre souveraineté culturelle, estime l’auteur.

Je me suis longtemps demandé ce qu’est réellement la culture.

J’en suis venu à une conclusion simple : la culture n’est pas une chose en soi. C’est la relation que nous entretenons les uns avec les autres. C’est l’échange qui nous unit. Une conversation collective où nous cherchons à nous comprendre.

La culture, c’est notre langue, nos arts, nos débats, nos luttes. Mais c’est aussi, et surtout, ce que nous vivons au quotidien. L’actualité est la forme la plus élémentaire de notre culture.

C’est par la communication de cette information que nous partageons ce que nous vivons, que nous débattons de nos choix collectifs et que nous comprenons le monde qui nous entoure.

Dans cette conversation permanente, les médias jouent un rôle essentiel. Ils agissent à la fois comme amplificateurs et comme filtres. Tout le monde peut s’exprimer, mais les journalistes sont des professionnels de l’information. Leur métier consiste à vérifier, analyser et raconter les faits afin de nous aider à naviguer dans le bruit du monde.

Des géants sans scrupules

Sans eux, l’espace public se transforme rapidement en cacophonie où l’information disparaît au profit de celui qui crie le plus fort. C’est précisément ce qui rend les réseaux sociaux étrangers si dangereux pour notre société.

Les géants du numérique ont pris la place des journalistes en choisissant ce que l’on voit et en mettant de l’avant ceux qui crient le plus fort. Ils ne sont pas soumis au code de déontologie journalistique et privilégient plutôt la maximisation des profits pour leurs actionnaires.

Ces plateformes n’ont aucun intérêt commercial à protéger ou à promouvoir la culture québécoise. Meta l’a démontré de manière flagrante lorsqu’elle a décidé de bloquer tout contenu journalistique sur Facebook et Instagram au Canada à la suite de l’adoption de la loi C-18.

Pourtant, les réseaux sociaux traditionnels demeurent la principale source d’information pour une grande partie des Québécois, malgré l’absence majeure d’information sur ces plateformes.

De plus, les géants du web comme Meta et Google accaparent environ 80 % des revenus publicitaires numériques au Canada, selon la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. L’argent qui finançait autrefois l’information locale s’est déplacé vers des entreprises étrangères qui ne produisent aucune nouvelle.

Autrement dit, nous laissons des entités étrangères contrôler l’accès à notre information pendant qu’elles appauvrissent l’écosystème médiatique québécois en accaparant les revenus publicitaires dont les médias ont besoin pour faire leur travail.

Difficile à comprendre

Dans ce contexte, certaines décisions deviennent particulièrement difficiles à comprendre.

Récemment, le ministre de la Culture et des Communications, Mathieu Lacombe, a dénoncé l’arrivée de Radio-Canada sur Prime Video, la plateforme d’Amazon. « Aucun sens », a-t-il déclaré, en soulignant qu’il était paradoxal qu’un diffuseur public financé par les contribuables québécois et canadiens contribue à enrichir une entreprise américaine.

Il a raison. Mais il y a une contradiction difficile à ignorer. Le message du ministre a été publié sur X, la plateforme d’Elon Musk, elle aussi très américaine.

Comment peut-on dénoncer la dépendance envers les plateformes étrangères tout en continuant d’alimenter celles-ci avec les communications officielles de notre propre gouvernement ?

Comment le ministère de la Culture peut-il encore inciter les Québécois à le suivre sur ses différents comptes, alors que ces plateformes contribuent directement au péril des médias locaux qu’il est censé soutenir et protéger ?

Le problème est d’autant plus frappant que des alternatives existent ici même, au Québec.

Des solutions comme Qlub et plusieurs réseaux Mastodon (alternative à X) hébergés au Québec existent déjà, ainsi que d’autres plateformes du fédivers1 comme Pixelfed (alternative à Instagram) et PeerTube (alternative à YouTube).

Ces plateformes font partie du web social ouvert, un réseau international de réseaux sociaux qui permet à chacun de choisir où héberger ses données tout en restant connecté au reste du monde. Le fédivers compte plus de 43 000 réseaux (ou serveurs) et dessert plus de 12 millions d’utilisateurs à travers la planète.

Evan Prodromou, co-auteur du protocole ActivityPub qui rend tout cela possible, est ici même à Montréal. Une fierté pour le Québec… mais pourtant, le gouvernement préfère encourager les réseaux américains.

La question n’est donc pas technologique ou budgétaire. Elle est politique. Notre gouvernement doit avoir le courage de dire que ça suffit et de soutenir les solutions d’ici.

Les réseaux sociaux étrangers sont un cancer pour notre culture. Ils mettent en péril notre accès à l’information, fragilisent notre identité culturelle, affaiblissent nos médias locaux et menacent, à long terme, notre capacité collective à réfléchir par nous-mêmes.

Si notre culture vit dans les échanges que nous entretenons entre nous, il est donc impératif de se réapproprier la conversation.


© La Presse