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L’IA est un stradivarius

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07.04.2026

L’humain n’a pas le choix, selon l’auteur, il doit développer ses compétences au plus haut point pour être capable d’utiliser pleinement l’intelligence artificielle (IA) et, surtout, pour faire face aux situations auxquelles celle-ci n’a pas la réponse.

Nous nous trompons. Le défi auquel l’IA nous confronte n’est pas celui du délestage cognitif. La menace est celle de l’hypercompétence. Face à l’IA, nous ne pourrons plus être moyens. Nous ne pourrons plus nous contenter de l’acceptable. Car, alors, nous disparaîtrons.

Permettez-moi un petit détour.

Wagner Dodge était chef de pompiers. En 1949, lui et ses hommes sont parachutés dans le ravin de Mann Gulch, dans le Montana, pour tenter de maîtriser un incendie de forêt.

Peu de temps après leur arrivée, alors que les hommes travaillent sans relâche à maîtriser l’incendie, le vent tourne et se précipite vers eux. La seule issue qu’il leur reste est de courir vers les sommets.

Les flammes les rattraperont, cela ne fait aucun doute.

Wagner Dodge, alors, s’arrête. Il met le feu à un petit morceau de forêt. Il crie à ses hommes de faire comme lui. Mais cela semble absurde. Ils continuent leur course et 13 d’entre eux périront.

Wagner Dodge, lui, se couche dans les cendres. L’incendie de forêt passe à côté de lui. Il survit.

Pourquoi vous raconter cette histoire ? Parce que nous devrons tous devenir des Wagner Dodge lorsque le feu changera de direction et que ni l’IA ni d’autres technologies ne pourront nous aider.

Mais pour pouvoir agir avec le sang-froid et la créativité que cet homme a démontrés, nous devrons, comme lui, devenir hypercompétents. Car jamais Wagner Dodge n’aurait-il pu prendre cette décision s’il n’avait pas connu intimement et intuitivement le feu, s’il n’avait pas passé des années à le comprendre, à l’apprivoiser et à lui faire face.

Le danger est là : l’IA nous rendra obsolètes si nous n’arrivons pas à l’utiliser comme rampe de lancement intellectuelle, si nous ne pouvons pas la forcer à nous pousser dans nos retranchements cognitifs, si nous sommes incapables de l’obliger à nous défier encore et encore. Et si nous ne pouvons y recourir pour apprendre à devenir Wagner Dodge.

Alors, le feu nous rattrapera.

Mais la nécessité de développer l’hypercompétence n’est pas qu’individuelle, elle est aussi collective.

Dans un avenir proche, l’IA et les technologies s’approprieront l’immense majorité des tâches normales et quotidiennes que nous faisons (conduire, trier, analyser, etc.). Très bientôt, les voici qui s’empareront aussi des actions difficiles dont nous sommes aujourd’hui responsables : opérer un humain, prendre des décisions en temps de guerre, prévoir le parcours d’un ouragan, soutenir un homme en dépression.

Cela, peut-être, nous libérera (peut-être). Mais cette appropriation démontrera surtout la nécessité absolue de l’hypercompétence. Car les actions et décisions que ne pourront ni faire ni prendre l’IA et les technologies seront les plus rares, les plus difficiles et les plus déchirantes, tous ces moments qui n’existeront pas dans leurs bases de données, ou qui n’auront jamais été résolus dans les textes dont elles sont formées.

La technologie se bloquera devant l’exceptionnel, ce moment inconnu, incongru et singulier. Et c’est là que nous serons obligés d’intervenir, soudain laissés à nous-mêmes, pour faire face aux situations éthiques les plus aiguës, pour résoudre les crises les plus inhumaines, pour répondre aux questions les plus bouleversantes. Et pour faire face à l’incendie qui se précipite sur nous.

Seule l’hypercompétence nous permettra de faire fleurir la créativité, l’inventivité, l’éthique et l’intuition nécessaires à une résolution de ces crises.

Là, cependant, se love un paradoxe fascinant : certes, l’IA nous abandonnera face à ces moments de crises extrêmes. Mais sans elle, nous serons aussi incapables de nous y préparer. C’est aux côtés de l’intelligence artificielle que nous pourrons développer les hypercompétences qui nous sauveront.

Car l’IA n’est pas qu’une simple technologie. L’IA est un stradivarius. C’est pour cela qu’elle exige l’hypercompétence.

Ne me donnez pas un stradivarius, car je serais incapable d’en extraire toute la force et la beauté, et je ne ferais que prétendre posséder des compétences. Mais donnez-le à une violoniste d’immense talent, dont la formation a été exigeante et dont la maîtrise de la technique musicale est sans failles, et alors l’instrument deviendra une voie d’accès vers le sublime.

Offrez l’IA et toute sa puissance et toute son ampleur à un grand philosophe, à une grande mathématicienne, à un généticien de très haut niveau et regardez alors l’intelligence humaine s’envoler et atteindre des niveaux que, seule, elle ne pourra jamais escalader.

Mais en serons-nous capables si nous nous sommes laissé aller à la facilité et à la paresse ? Si nous avons tourné le dos à l’apprentissage de la difficulté ? Si nous n’avons pas développé partout, en éducation, en société, dans nos industries et gouvernements, la capacité de réagir face à l’unique, et de puiser dans nos compétences la faculté de résoudre le rare, le grave et le dangereux ?

Utilisons le stradivarius qu’est l’IA pour nous entraîner au plus difficile, pour nous aider à puiser au plus profond de notre humanité, et pour nous préparer à réagir lorsque ce même stradivarius se cassera, restera silencieux, lorsqu’il ne pourra plus nous aider à faire face au rare, au déchirant, au tragique.

Seule la violoniste exceptionnellement formée peut jouer les morceaux les plus difficiles. Seul un Wagner Dodge peut dompter le feu immense qui se rue vers lui.

*Ollivier Dyens est l’auteur de L’humanité artificielle : quand l’IA nous réinvente, qui renaît ? publié aux Éditions XYZ.


© La Presse