L’art délicat de garder espoir
En cette journée d’équinoxe du printemps, l’autrice-compositrice-interprète Myriam Gendron s’arrête un moment pour réfléchir sur l’espoir et l’élan créatif. À quel point fixer l’horizon permet-il de noircir la page blanche ? En ce temps des semis, à quel moment peut-on prévoir la récolte ?
Il y a dans la collection permanente du Musée des beaux-arts de Montréal un portrait que Félix Vallotton a fait de son ami le peintre Édouard Vuillard, qui s’intitule Vuillard dessinant à Honfleur. On y voit Vuillard debout, les pieds enfouis dans l’herbe, tournant le dos à une mer paisible sous un ciel à mi-chemin entre le jour et la nuit, et dessinant dans un carnet.
Ce tableau me revient en mémoire aujourd’hui, alors que je cherche une entrée en matière pour méditer, à l’invitation de La Presse, sur la question de l’espoir.
PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE DES BEAUX-ARTS DE MONTRÉAL
Vuillard dessinant à Honfleur, 1902, par Félix Vallotton (Lausanne 1865 – Paris 1925)
C’est un gros sujet. Je tiens à préciser que je ne suis pas une philosophe. Lors de mes derniers concerts, je me suis avancée à parler d’un nouveau projet musical qui traiterait d’espoir, et c’est ce qui m’a valu le privilège d’écrire ici. Mais j’entame ce texte avec un certain sentiment d’imposture, car j’ai en vérité beaucoup de mal à ressentir de l’espoir et – c’est sans doute lié – j’ai l’impression de ne plus savoir comment écrire des chansons.
Le souvenir du tableau de Vallotton me permet de camper ma réflexion sur l’espoir dans son rapport avec ce qui me préoccupe : l’élan créatif. D’où vient-il ? Que permet-il ? Et comment le retrouver ?
Je souris en me revoyant élaborer un projet d’album autour de l’espoir, brandir ce grand mot dans mes concerts comme s’il s’agissait de quelque chose de neuf pour moi, alors qu’il a bien fallu que j’en aie, de l’espoir, pour accoucher de toutes ces chansons depuis dix ans.
Certes, mes chansons sont tristes – d’une tristesse infinie, qui parfois m’effraie – et on pourrait croire qu’elles sont désespérées. Mais qu’est-ce qui est en jeu, quand on crée ? Il y a le désir de donner forme à une émotion et, je crois, de toucher à une parcelle de vérité. On essaie en quelque sorte de faire entrer le monde dans une petite bouteille de verre.
C’est une entreprise douloureuse et folle, peut-être vaine. Mais sans l’espoir d’y arriver, pourquoi se donnerait-on toute cette peine ?
Je crois que cet espoir que j’essaie de définir est d’abord une pulsion de vie, et qu’à ce titre, il ne concerne pas uniquement les gens engagés dans la création artistique.
C’est ce qui fait qu’on se lève chaque matin et que, malgré tout, on donne un semblant de forme à nos vies ; on trace un sentier, aussi raboteux soit-il, à travers le chaos.
C’est étonnant qu’on soit si nombreux à le faire. Pour certains, qui resteront à mes yeux d’éternels objets de curiosité, ça se fait tout seul, ils n’y pensent même pas. Mais je me doute bien que pour la plupart des gens, c’est difficile. Et chaque matin pourtant, vaille que vaille, ils se lèvent et ils y vont.
Je me demande à quoi tient cette force qui nous tire vers l’avant. J’ai l’intuition qu’elle est vieille comme le monde, qu’elle a quelque chose de primitif, qu’elle participe d’une sorte de programme cosmique, si j’ose dire, en action depuis des millénaires, qui nous lie à la terre, au cours des rivières, à toutes les étoiles et au moindre caillou. J’ai envie de croire que ce programme-là est infiniment plus puissant que tous ceux qui cherchent à nous museler.
Dans son bel essai sur l’espoir, Mathieu Bélisle évoque la Cueva de las Manos, cette grotte en Argentine remplie de peintures rupestres représentant des mains. Il écrit : « À dix, vingt ou trente mille ans de distance, des humains nous envoient la main, littéralement, et nous disent : “Nous sommes là, nous faisons partie de l’histoire ; nous avons vécu et espéré avant vous ; ne nous oubliez pas.” »
J’ai mis l’image de cette grotte en fond d’écran sur mon ordinateur. La regarder m’aide à toucher à ce même fil que j’entrevois dans la musique traditionnelle et qui me donne la conscience nette de prendre part à quelque chose d’immense et de profondément mystérieux. Loin de provoquer un vertige, cela me calme. Je sais quoi écouter. Et c’est assurément ce fil-là qui m’a aidée à créer jusqu’à maintenant. Fouiller le répertoire traditionnel, y chercher des mélodies et des motifs anciens pour les faire résonner en moi aujourd’hui, c’est m’inscrire dans ce continuum et participer, très humblement, à la suite du vent.
Mais je pressens que cette force est menacée. C’est dehors ou c’est dedans ? Est-ce que c’est l’époque ou est-ce que c’est moi ? Car tout autour de ce fil vertical qui me lie aux anciens et à toute l’histoire de l’humanité, il y a tellement de friture. Ce serait facile de blâmer l’époque. Elle nous fournit d’excellents arguments pour le faire, tant les éteignoirs pullulent aujourd’hui. Cependant, je crois que la vraie menace est intérieure.
Comme tout un chacun, je vieillis et je vois mes illusions tomber. Je veux comprendre sans abdiquer, trouver une forme de clairvoyance qui ne me ferait pas sombrer dans un scepticisme délétère. Mais j’ai l’impression que plus j’avance en âge, plus je me détache des autres. Or, je ne crois pas pouvoir créer dans le détachement. J’y vois un renoncement, un étouffement contre nature de cette flamme sur laquelle j’essaie de mettre un nom et qui est pour moi synonyme de vitalité et d’espoir.
Est-il possible d’atteindre une forme de détachement qui ne serait pas une démission et qui, loin de saper notre capacité à aimer et à désirer, la rendrait plus grande encore ?
L’écrivain Grégoire Bouillier parle quelque part de « l’oiseau bleu ». C’est une des plus belles images que j’aie trouvées pour dire ce à quoi j’aspire. L’oiseau bleu ne vole pas contre la tristesse (le bleu), il vole avec elle et l’intègre à sa danse. Son envol, son détachement, n’est pas un refus du monde, il en est une sorte d’absorption et de sublimation. Il vole, léger, en toute connaissance de cause. Et je crois qu’il vole avec amour.
C’est ainsi que Vallotton a peint Vuillard en train de dessiner. Enraciné tel un arbre (la contradiction n’est qu’apparente), il fait partie intégrante du monde. Il semble tourner le dos au clair-obscur du ciel, au noir qui toujours menace d’engloutir notre lumière, mais je crois qu’il dessine, lui aussi, en toute connaissance de cause. C’est pour moi la représentation idéale du geste créatif.
Vallotton devait beaucoup admirer son ami pour le peindre ainsi. Peut-être traversait-il comme moi une période de doute. Peut-être qu’il cherchait, lui aussi, à renouer avec son oiseau bleu, et qu’il avait besoin de le projeter un peu en l’autre pour le sentir battre en lui. Non, là c’est sûrement moi qui projette. Dans les dernières années, je suis allée au bout de moi-même plus souvent qu’à mon tour et je crains d’avoir épuisé mes ressources pour un certain temps. Je dois m’armer de patience et refaire le plein.
J’ai planté des bulbes de tulipes à l’automne et j’ai hâte de les voir fleurir au printemps. Comme un personnage de Tchekhov, c’est sans grandes illusions que je me dis : « Peut-être que ce sera bien. » Et je trouve que c’est un bon début.
Qui est Myriam Gendron ?
Née en 1988 à Ottawa, l’autrice-compositrice-interprète a grandi à Gatineau, à Paris et à Washington.
L’artiste fait sa marque dans le monde avec un folk chanté en anglais comme en français, largement inspiré du folklore canadien-français et américain.
Passionnée de littérature, elle est en contact, par son travail de libraire, avec les textes de Dorothy Parker, principal sujet de son premier album en 2014, Not so Deep as a Well.
Son troisième album Mayday connaît un succès critique international en 2024 et est en lice pour le prix Polaris 2025.
