Une prison, un ministre et une contradiction
L’ancien responsable du programme Souverains anonymes à la prison de Bordeaux critique la réaction du ministre de la Sécurité publique à de récents évènements violents à la prison de Bordeaux, à Montréal. Ian Lafrenière, demande l’auteur, aurait-il oublié sa mission de protéger la population?
Une mini émeute a éclaté le mercredi soir 11 mars à la prison de Bordeaux à Montréal1. À l’origine de la tension se trouvait une décision qui peut paraître mineure vue de l’extérieur. Le couvre-feu imposé aux détenus, qui les obligeait à regagner leur cellule à 22 h, a été avancé à 21 h. Une heure de moins dans les espaces communs et une heure de plus enfermés.
Concrètement, les détenus perdaient l’accès aux appels téléphoniques, aux espaces communs et même à l’infirmerie à partir de 20 h 30. Cette restriction modifiait sensiblement la vie quotidienne à l’intérieur de l’établissement.
La consigne provenait directement du ministère de la Sécurité publique dirigé par Ian Lafrenière. Le lendemain de la petite émeute, il a déclaré ne pas avoir été surpris par les conséquences de cette mesure. « Je comprends que des gens ne sont pas contents, mais je le rappelle, c’est un milieu carcéral », a-t-il déclaré2.
En quelques mots, cette phrase résume une conception particulière de l’univers carcéral. Puisqu’il s’agit d’une prison, les personnes qui s’y trouvent devraient accepter les décisions qui leur sont imposées sans trop discuter. Après tout, elles sont en prison.
Ce raisonnement n’est pas absent d’une partie de l’opinion publique. Le ministre le sait très bien. En formulant les choses ainsi, il s’adresse à cette sensibilité et lui dit en somme ce qu’elle souhaite entendre. De la part d’un ministre appartenant à un parti politique qui n’hésite pas à utiliser des accents populistes, cela n’a rien de très surprenant.
Dans cette déclaration, j’entends pourtant autre chose. J’entends une question de fond. Les personnes incarcérées possèdent-elles encore des droits qui méritent d’être respectés ou le simple fait d’être détenu suffit-il à justifier un pouvoir discrétionnaire où la dignité humaine devient secondaire?
Les employés de Bordeaux comme les détenus savent que la mini émeute du 11 mars n’est que la goutte qui a fait déborder le vase à Bordeaux. Les détenus comme les gardiens paient depuis longtemps le prix d’une politique contre-productive.
Le ministre de la Sécurité publique n’est pas un observateur extérieur du système carcéral. Il en est le responsable politique. Sa fonction ne consiste pas seulement à administrer des établissements de détention. Elle consiste aussi à protéger la mission que la société, en principe, lui a confié, celle de la protéger. Or, cette protection ne repose pas uniquement sur l’enfermement. Elle repose aussi sur la réhabilitation. Une grande partie des personnes incarcérées sortiront un jour de prison. La question n’est donc pas seulement de les punir. Être privé de liberté constitue déjà une punition. La véritable question est de savoir dans quel état social et moral ces personnes reviendront dans la société?
Ici, je renvoie Monsieur le Ministre à un document officiel de son ministère, datant de 2014, dans lequel on stipule clairement que « la réinsertion sociale des personnes contrevenantes demeure la meilleure façon de protéger la société de façon durable ». Dans le plan gouvernemental 2010-2013, il existe un autre document officiel intitulé « La réinsertion sociale des personnes contrevenantes: une sécurité durable »3.
Alors, comment envisager une sécurité durable si elle n’est pas fondée sur une volonté politique qui offre aux détenus beaucoup plus de programmes et aux employés, particulièrement à la Bordeaux, de meilleures conditions de travail, incluant un salaire équivalent à celui de leurs collègues fédéraux?
J’ai travaillé à Bordeaux durant 35 ans. Cette prison n’en est pas à sa première crise. Depuis longtemps, elle révèle les difficultés liées à la gestion d’un établissement de détention d’une telle ampleur, construit selon une logique héritée d’une autre époque. Un véritable monstre pénitentiaire dont l’échelle rend la gestion humaine particulièrement complexe. Au fil des années, plusieurs administrateurs et directeurs ont tenté d’en améliorer le fonctionnement avec sérieux et détermination. Est-ce de leur faute si la politique se mêle de la gestion?
Par ailleurs, il faudra bien finir par poser la question que l’on repousse depuis longtemps. La prison de Bordeaux est-elle encore adaptée à la mission que l’on prétend confier au système carcéral. On peut imaginer un jour que cet immense bâtiment cesse d’être une prison. Il pourrait devenir un musée carcéral, un centre de recherche en criminologie consacré à l’étude de la réhabilitation, ou même un lieu patrimonial. Montréal pourrait fonctionner avec trois ou quatre petits établissements de détention plus petits répartis sur son territoire. Des institutions à échelle humaine où la gestion quotidienne serait moins dominée par le contrôle massif et davantage orientée vers la réhabilitation.
Tout le monde y trouvera son compte.
* L’auteur a publié Vols de temps -- Chroniques des années anonymes et d’un prochain livre Une prison, pourquoi faire?
