Érigeons le socle de la liberté artistique
Julien Valmary estime qu’il faut bâtir un socle social stable pour les artistes, constitué du gouvernement, des milieux culturels, de la philanthropie et de la société civile.
On parle beaucoup, ces temps-ci, du filet social des artistes et du « salaire garanti » adopté en Irlande. L’expérience inspire, mais la vraie question n’est pas de reproduire un modèle : c’est de déterminer quel socle social nous devons bâtir ici pour que la liberté artistique soit réellement possible, malgré la discontinuité du travail des artistes.
Le filet protège, le socle libère
Depuis des années, nous avons appris à gérer l’urgence : programmes temporaires, mesures ponctuelles, aides ciblées. Ce que le mot « filet » évoque spontanément. Un filet empêche la chute, mais il ne donne pas l’élan. Or créer, c’est avancer dans l’incertitude : chercher, tâtonner, refuser, risquer, investir du temps invisible.
Pour que le financement public trouve son sens, il doit reposer sur un socle : un sol stable rendant la liberté réelle.
Si la culture est un pilier démocratique (récits communs, débats, projection vers l’avenir), les artistes en sont l’infrastructure vivante. On ne gère pas une infrastructure essentielle en institutionnalisant sa précarité. On la rend fiable, soutenable, continue. C’est ce que vise le socle.
Aujourd’hui, pourtant, le filet est percé et le socle reste à bâtir. Tant que ces failles persistent, le financement public et le travail invisible et non rémunéré des artistes continuent d’absorber les risques d’un système qui ne les couvre pas. Cette fragilité se paie en audace, en qualité et en continuité.
Un chantier en mouvement
Au Québec, le chantier du filet social avance, piloté par le comité sectoriel de la main-d’œuvre de Compétence Culture. Mandaté par les associations artistiques professionnelles, il s’articule autour de quatre axes : assurance‑emploi et revenus, régimes collectifs (assurance et retraite), fiscalité et mobilisation du secteur. Le Conseil des arts de Montréal et le ministère de la Culture et des Communications soutiennent déjà ces travaux.
Au Conseil des arts de Montréal (CAM), nous contribuons à partir de la réalité vécue. Notre mémoire De la précarité à la dignité (2021) a alimenté la révision des lois sur le statut de l’artiste. Notre Profil statistique (2024) révèle un revenu d’emploi médian de 17 400 $ chez les artistes montréalais – la moitié de celui des autres travailleurs de l’île. Ces données rappellent l’urgence d’un système plus solide.
Partir des besoins et des risques, pas des modèles
L’Irlande ouvre une conversation, mais ne fournit pas une solution clé en main. Chaque mesure – revenu garanti, intermittence, statut professionnel – doit être évaluée à partir des besoins et des risques réels du travail artistique : parcours hybrides, santé physique et mentale, protection sociale, retraite, chômage, représentation collective.
Un revenu de base peut réduire la volatilité, mais ne constitue pas un système complet. Il ne couvre ni la santé-sécurité, ni la retraite, ni l’assurance-emploi, ni la voix collective. Un socle exige un ensemble cohérent, qui implique de réunir les bons acteurs : gouvernement, milieux culturels, philanthropie, société civile.
Passer de l’urgence à l’architecture signifie construire un cadre qui répond aux réalités des artistes et des organismes, et non à des catégories administratives.
Un momentum québécois, une conversation canadienne
Nos réflexions dépassent Montréal. Le Toronto Arts Council, le Winnipeg Arts Council, l’Edmonton Arts Council, Calgary Arts Development et le CAM partagent ce diagnostic et collaborent depuis la pandémie. Cette coordination nationale nourrit une volonté commune : améliorer structurellement les conditions socio‑économiques des artistes.
Ce débat s’inscrit dans un moment où, au Québec comme au Canada, on parle d’identité et de souveraineté. Une souveraineté culturelle ne se décrète pas. Elle se construit, avec des artistes pleinement libres – non pas malgré, mais grâce à des conditions sociales solides.
Renforcer le filet qui protège et bâtir le socle qui libère, c’est investir au cœur de ce que nous sommes.
*L’auteur est directeur général adjoint du Conseil des arts de Montréal. Il participe aux travaux d’expertise sur la protection sociale des artistes avec le CRIMT et la Maison des affaires publiques et internationales (UdeM) et contribue au chantier de Compétence Culture sur le filet social des artistes. Fellow 2018‑2019 Action Canada (Forum des politiques publiques).
