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Leçons hongroises pour le nationalisme québécois

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En Hongrie comme au Québec, beaucoup de gens estiment que leur culture nationale est incomprise, observe l’auteur. Quelles leçons pourraient tirer les nationalistes d’ici de la chute du premier ministre hongrois Viktor Orbán ?

Diplomate canadien à Budapest pendant quatre ans dans les années 1990, j’ai été captivé par les parallèles et les enseignements qu’offre l’histoire hongroise pour le Québec. Les évènements récents, qui ont vu le premier ministre Viktor Orbán devenir l’icône des populistes de la droite dure avant de subir un rejet massif de l’électorat le 12 avril, fournissent une occasion d’examiner ces enseignements.

Notons d’abord cette curieuse coïncidence qui situe en 1867 l’établissement de la double monarchie austro-hongroise et de la Confédération canadienne. Dans les deux cas, une nation dominante (l’Autriche, le Canada anglais) et une nation en état d’infériorité (la Hongrie, le Québec) trouvaient un compromis dans lequel la nation fragile acquérait une certaine autonomie.

Le parallèle est particulièrement intéressant quand on l’aborde sous l’angle des minorités. Alors que la nation hongroise de 1867 se sentait opprimée par l’Autriche, on l’accusait d’opprimer elle-même ses importantes minorités (Roumains, Juifs, Roms, Slovaques et autres). Ces dernières se tournaient vers le pouvoir central de Vienne, ravi de cette possibilité de retourner le stigmate de l’oppresseur contre la Hongrie. Un siècle plus tard, l’essor national du Québec sera perçu comme une menace par les minorités anglophones, autochtones et allophones, une crainte instrumentalisée par certains politiciens fédéralistes pour ébranler le récit indépendantiste.

La Hongrie allait connaître en 1920 un immense traumatisme qui alimentera le nationalisme jusqu’à aujourd’hui : le traité de Trianon, un diktat impitoyable qui punit la Hongrie pour sa participation à la Première Guerre mondiale et l’amputa de 70 % de son territoire. Trianon, dans la psyché hongroise, ce sont les plaines d’Abraham, mais en mille fois pire quand on connaît la suite : une alliance-soumission avec l’Allemagne nazie dans les années 1930 et 1940, puis le joug soviétique à partir de 1945.

La période récente offre aussi des parallèles frappants, le Québec et la Hongrie connaissant des bouleversements culturels et sociaux dramatiques : la Révolution tranquille au Québec, l’effondrement du communisme en Hongrie.

Nos sociétés sont entrées de plain-pied dans le courant occidental libéral, bousculant les hiérarchies traditionnelles (Église et notables au Québec, Parti communiste en Hongrie) ainsi que les valeurs patriarcales dont elles étaient porteuses. Ces bouleversements, accueillis comme une libération par beaucoup, fragilisèrent l’identité de larges secteurs traditionnels de ces sociétés.

L’angoisse identitaire est amplifiée, tant en Hongrie qu’au Québec, par un contexte linguistique et culturel précaire. Les nationalistes québécois craignent l’anéantissement sous les coups du multiculturalisme canadien et de la culture anglophone nord-américaine hégémonique. Les nationalistes hongrois, eux, après avoir survécu aux brutalités extrêmes du nazisme et du communisme stalinien, se sentent menacés par l’Union européenne dont les valeurs libérales et le cosmopolitisme risquent, aux yeux de nombre d’entre eux, de détruire l’identité de ce petit pays à la langue et à la culture hétérodoxes. À Budapest comme à Montréal, on a souvent le sentiment d’être exceptionnel et incompris.

À Budapest, le Québécois que j’étais se sentait bien équipé pour comprendre les débats locaux sur l’identité et la nation. La présence de fortes minorités hongroises dans des territoires appartenant désormais à la Roumanie, à la Slovaquie ou à la Yougoslavie ravivait constamment le souvenir douloureux de Trianon et alimentait un nationalisme conservateur. Ces conservateurs cherchaient à attiser les tensions avec les pays voisins. À l’opposé, les progressistes prônaient la coopération régionale et l’intégration européenne comme la solution pour regrouper la grande famille hongroise sous un même toit, celui de l’Union européenne.

Viktor Orbán était déjà un dirigeant politique en vue. S’il était encore étiqueté « libéral », on notait son évolution vers le conservatisme et l’autoritarisme. Après une rencontre avec lui en mars 1996, j’avais noté dans mon journal : « impression d’un politicien opportuniste et sans scrupules »…

Après un premier mandat de 1998 à 2002 suivi d’un séjour dans l’opposition, il fut élu à nouveau en 2010. Il se maintint au pouvoir en instrumentalisant les souffrances économiques et les angoisses identitaires, alimentant les fantasmes contre des boucs émissaires, homosexualité, immigration, multiculturalisme et Union européenne, se proclamant défenseur du christianisme et de l’Occident menacés. Avec cette vision, il fédéra derrière lui l’extrême droite européenne et américaine, nostalgique des valeurs patriarcales et de la suprématie blanche et occidentale.

Malgré les similarités que j’ai notées, le nationalisme québécois incarné par René Lévesque m’apparaissait progressiste et ouvert sur le monde tandis que le nationalisme hongrois était profondément conservateur. Sur les questions culturelles et sociétales, les nationalismes québécois et hongrois semblaient aux antipodes. Pourtant, quand, à Budapest, j’écoutai le 30 octobre 1995 le discours de Jacques Parizeau séparant les Québécois entre « nous » et « le vote ethnique », je ne reconnus pas les voix de René Lévesque et de Gérald Godin, mais celles de Maurice Duplessis et de Lionel Groulx. Avec en écho le discours des nationalistes conservateurs hongrois.

Le mouvement nationaliste québécois n’a pas sombré dans l’extrémisme comme en Hongrie. Toutefois, il penche depuis quelques années dans le sens d’un conservatisme identitaire, avec sa fixation obsessionnelle sur le multiculturalisme et les questions d’immigration.

Plusieurs dirigeants nationalistes québécois ont minimisé la menace représentée par le président américain et même adopté des éléments de discours semblables, comme l’a analysé Yves Boisvert dans La Presse du 14 avril ⁠1.

Certains ont vu dans la défaite retentissante d’Orbán le 19 avril le signe d’un reflux de la vague populiste. On peut toujours rêver… En tout cas, l’extrême droite européenne a appris que l’allégeance à Trump n’apporte pas que des bénéfices. Je soupçonne que Marine Le Pen et Jordan Bardella n’inviteront pas J.D. Vance à venir soutenir leur campagne présidentielle de 2027 en France.

Quant au nationalisme québécois, il susciterait peut-être plus d’enthousiasme, en particulier chez les jeunes, s’il tournait le dos au conservatisme identitaire et s’inspirait plutôt de la générosité chantée par Gilles Vigneault : « De mon grand pays solitaire / je crie avant de me taire / à tous les hommes de la terre / ma maison c’est votre maison ».


© La Presse