Une dérive autoritaire, vraiment ?
L’avocate Christiane Pelchat, qui a plaidé en Cour suprême en faveur de la Loi sur la laïcité de l’État, s’étonne que, dans une lettre ouverte, les philosophes Jocelyn Maclure et Charles Taylor voient dans la défense du droit à l’égalité des femmes une dérive autoritaire1.
À titre de doctorante en droit, mes recherches m’ont amené à pousser plus loin la raison de la valorisation de la liberté de religion au détriment du droit des femmes à l’égalité, dans notre droit et dans nos politiques publiques. L’explication la plus probante est la hiérarchisation du droit à la liberté de religion de nos sociétés modernes.
La position défendue par les deux auteurs est l’illustration par excellence de ce que la professeure de droit Gila Stopler explique comme étant une sujétion de nos dirigeants devant les religions monothéistes. Dans son dernier ouvrage de 20252, la professeure explique que, depuis toujours, les juristes féministes dénoncent le fait que les sociétés libérales modernes ont trahi la promesse d’égalité faite aux femmes. Ces sociétés, dont le Québec et le Canada, ont choisi de laisser une place importante à ces religions, particulièrement en ce qui a trait aux rôles subalternes des femmes dans le « privé » et même encore dans l’espace public.
Les normes législatives actuelles du Québec, dont la Loi 21, viennent corriger (très modestement) la hiérarchisation que prônent messieurs Chalers Taylor et Jocelyn Maclure dans nos institutions publiques.
Ainsi, en demandant aux représentantes et représentants de l’État de ne pas porter des signes religieux, le gouvernement respecte son obligation de neutralité, mais aussi son obligation constitutionnelle de se conformer au droit à l’égalité entre les femmes et les hommes.
Pourquoi ? Tout simplement parce que les trois religions patriarcales discriminent les femmes en leur demandant d’obéir aux hommes et d’afficher leur soumission à ceux-ci. Et aussi parce que l’État doit agir selon des lois adoptées démocratiquement et non à des lois « divines ».
Comme coprésidente du comité sur le respect de la laïcité de l’État3, j’ai entendu avec mon collègue Guillaume Rousseau, les effets des pratiques religieuses dans les CPE, les garderies privées, dans certaines écoles et dans les cégeps. En toute candeur, les personnes que nous avons interviewées dans les CPE et dans les garderies privées nous ont parlé des effets des pratiques religieuses, dont le port des signes religieux, comme le voile chez les éducatrices.
Les signes religieux instaurent un climat religieux dans les établissements qui entraînent d’autres pratiques religieuses, comme l’instauration de la nourriture halal pour toutes et tous, puisque plus simples pour tout le monde, ou l’observation des congés religieux ou l’acceptation d’autres pratiques religieuses.
Cela entraîne même une discrimination de statut entre les éducatrices exprimant leur appartenance à une religion et les autres qui n’affichent pas d’appartenance religieuse.
De plus, il est faux, comme le montre une étude cosignée par la professeure Francine Descarries, de prétendre que la pratique religieuse de porter un signe religieux n’a pas d’impacts particulièrement chez les enfants, puisque les éducatrices, les enseignants et les enseignantes sont les premières sources de socialisation des enfants4 les signes religieux sont une des pratiques d’un système basé sur l’infériorisation des femmes auxquelles les croyantes et croyantes adhèrent librement ou non. L’État ne doit pas s’associer à ces religions afin d’observer aussi la séparation entre l’Église et l’État.
Cessons de démoniser une loi qui instaure les quatre principes d’une laïcité modérée et particulièrement le droit à l’égalité entre les femmes et les hommes.
2. Stopler G. Women’s Rights in Liberal States : Patriarchy, Liberalism, Religion and the Chimera of Rights. Cambridge University Press ; 2025.
4. Descarries, F., Mathieu, M., Grenier, M., et Robichaud, S. (2010). Entre le rose et le bleu : stéréotypes sexuels et construction sociale du féminin et du masculin : étude. Conseil du statut de la femme, Direction des communications.
