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Une violence qui les suit jusqu’au travail

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07.03.2026

Les employeurs ont un rôle à jouer pour épauler les victimes de violence conjugale, estime Anuradha Dugal.

Depuis le début de 2026, sept féminicides présumés ont déjà été recensés au Québec. Sept femmes qui auraient perdu la vie aux mains de leur partenaire, en l’espace de quelques semaines à peine. Ce chiffre alarmant laisse présager le pire pour l’année à venir. À titre de comparaison, 11 féminicides présumés ont été recensés en 2025.

Cette hausse marquée révèle une réalité troublante : la violence conjugale est bien présente, profondément enracinée dans nos communautés, derrière des portes closes et des rideaux tirés.

La violence conjugale n’est ni un enjeu périphérique ni marginal. Elle est omniprésente. Dans nos quartiers. Dans nos familles. Et trop souvent, dans nos milieux de travail.

Pour les femmes qui vivent de la violence conjugale, la violence ne s’arrête pas à la maison. Elle les suit jusqu’au travail, sous forme de surveillance, de harcèlement, de menaces ou de contrôle.

Au Canada, une personne sur trois vivra une forme de violence conjugale au cours de sa vie. Pour plus de 80 % des personnes concernées, cette violence aura un impact négatif direct sur leur performance professionnelle : fatigue, distraction, retards, absences répétées, difficultés de concentration, interruptions causées par l’agresseur. Ces signes sont visibles. Pourtant, leur cause demeure largement invisible.

Trop souvent, ces signes sont interprétés par les employeurs comme un manque de professionnalisme ou un problème de rendement. En conséquence, ces femmes perdent des promotions, des emplois et même des lettres de recommandation. Dans certains cas, elles deviennent de plus en plus dépendantes économiquement d’un partenaire violent, rendant la sortie de la relation abusive encore plus difficile.

Mais si ces moments racontaient une autre histoire, celle d’une personne vivant de la violence conjugale ? Et si nous apprenions à reconnaître ces signes, en milieu de travail, comme des manifestations de la violence ?

Le rôle des employeurs

Les employeurs peuvent jouer un rôle déterminant. Un récent sondage national mené par Hébergement femmes Canada révèle qu’une personne sur trois au Canada s’est déjà vu confier par un collègue une situation de violence conjugale. Pourtant, seulement 35 % estiment que les employeurs prennent la violence conjugale très ou extrêmement au sérieux.

Cet écart est préoccupant. Il reflète un manque de formation, d’encadrement et d’outils, malgré la responsabilité légale et morale des employeurs de protéger la santé et la sécurité de leurs employées et employés.

C’est pourquoi il devient essentiel de mieux outiller les milieux de travail afin qu’ils puissent reconnaître les signes de la violence conjugale, comprendre leurs responsabilités et offrir un soutien adéquat aux personnes qui en sont victimes.

Au Québec, nos équipes travaillent aux côtés du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale afin de faire avancer la compréhension des impacts de la violence conjugale sur la vie professionnelle et à encourager la mise en place de pratiques plus sécuritaires et bienveillantes en milieu de travail. À ce titre, le programme de formation « Reconnaître la violence conjugale en milieu de travail », développé par l’Alberta Council of Women’s Shelters et adapté à l’échelle nationale par Hébergement femmes Canada avec le soutien du ministère des Femmes et de l’Égalité des genres, constitue un levier concret pour accompagner les employeurs.

Au cœur de ces efforts se trouve une idée simple : reconnaître que certaines trajectoires professionnelles ont été et peuvent être fragilisées non pas par un manque de compétence, mais par la violence. Trop de femmes n’ont jamais reçu la reconnaissance ou l’appui qu’elles méritaient, malgré leur engagement et leur potentiel.

La violence conjugale n’est pas un enjeu individuel. C’est une responsabilité collective. Les employeurs ont le pouvoir, et le devoir, de faire partie de la solution.

Nous devons collectivement apprendre à reconnaître cette réalité, à en parler avec empathie et sans jugement, et à bâtir des milieux de travail où les personnes vivant de la violence sont soutenues plutôt que pénalisées.

Chaque féminicide est un échec collectif. Mais chaque geste de soutien, chaque politique mise en place, chaque employeur formé peut faire une différence. La violence conjugale est parmi nous. Il est temps de l’affronter. Ensemble.


© La Presse