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Usines qui brûlent, nuages toxiques : le maillon faible du contrôle électrique

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16.02.2026

Une défaillance des installations électriques serait en cause dans un quart des incendies industriels. Derrière ces accidents évitables, le recul de la culture du contrôle, déplore Paul Poulain, spécialiste des risques industriels.

En France, la sécurité des installations industrielles fait l’objet d’un corpus dense de lois et de normes. Pourtant, derrière l’appareil réglementaire, un pan entier de la sécurité face au risque d’incendie reste mal maîtrisé : celui du contrôle des équipements électriques.

Lors des visites initiales de conformité d’une installation industrielle, certaines zones sous tension ne peuvent être vérifiées, car elles sont devenues, au fil de la construction, inaccessibles : câbles noyés sous les structures, armoires électriques entourées de tuyauteries, coffrets intégrés dans des lignes de production…

Selon plusieurs témoignages d’inspecteurs techniques, ces zones non inspectées...

En France, la sécurité des installations industrielles fait l’objet d’un corpus dense de lois et de normes. Pourtant, derrière l’appareil réglementaire, un pan entier de la sécurité face au risque d’incendie reste mal maîtrisé : celui du contrôle des équipements électriques.

Lors des visites initiales de conformité d’une installation industrielle, certaines zones sous tension ne peuvent être vérifiées, car elles sont devenues, au fil de la construction, inaccessibles : câbles noyés sous les structures, armoires électriques entourées de tuyauteries, coffrets intégrés dans des lignes de production…

Selon plusieurs témoignages d’inspecteurs techniques, ces zones non inspectées ne font l’objet d’aucun rattrapage ultérieur pour les rendre accessibles. Aucune évaluation nationale ne quantifie précisément ce phénomène, mais les retours de terrain de bureaux de contrôle et d’exploitants industriels pointent un déficit structurel de vision d’ensemble.

L’électricité, cause majeure d’incendie 

Ni le Code du travail, ni le Code de l’environnement, ni le Code de la construction n’imposent une réinspection complète et systématique des installations électriques

Ni le Code du travail, ni le Code de l’environnement, ni le Code de la construction n’imposent une réinspection complète et systématique des installations électriques

Dans les sites Seveso (c’est-à-dire les sites industriels présentant des risques), les visites de l’inspection des installations classées portent sur la conformité du système global de prévention, mais rarement sur la continuité et la qualité de l’ensemble des réseaux électriques internes.

Or, d’après les statistiques de la Fédération française de l’assurance (FFA), 25 % à 30 % des incendies qui surviennent dans les entreprises et les entrepôts auraient une origine électrique. Les sinistres liés à des échauffements de câbles, des connexions défectueuses ou des équipements obsolètes sont récurrents, notamment dans les secteurs de la logistique, de la chimie ou de l’agroalimentaire.

L'agriculture au pied du mur

La base ARIA du ministère de la Transition écologique recense chaque année plusieurs centaines d’accidents technologiques où une défaillance électrique figure parmi les causes ou les facteurs aggravants. A l’origine de ces accidents, on trouve des bornes mal serrées dans des locaux devenus inaccessibles, des raccordements temporaires jamais revalidés et oubliés, des ajouts de lignes « provisoires » réalisés à la hâte, sans recalcul de capacité. Dans certains cas, la prolifération d’équipements numériques ou de dispositifs photovoltaïques accentue la charge sur des réseaux conçus il y a plusieurs décennies, sans mise à niveau des protections.

Des systèmes vieillissants et sous-traitance en cascade

Dans un monde idéal, chaque site industriel devrait disposer d’un « carnet de santé électrique » à jour comprenant des schémas actualisés des circuits, des notes de calcul, un historique des anomalies, la liste des zones difficilement accessibles, ce qui n’est pas le cadre réglementaire actuel. Et dans les faits, beaucoup d’entreprises peinent à maintenir une traçabilité. Les plans sont rarement corrigés après des extensions de ligne, des rapports de contrôle se perdent lors des changements de prestataire, des boîtiers pourtant critiques disparaissent des plans de contrôle…

Dans un monde idéal, chaque site industriel devrait disposer d’un « carnet de santé électrique » à jour

Dans un monde idéal, chaque site industriel devrait disposer d’un « carnet de santé électrique » à jour

Selon le Syndicat des organismes de contrôle (Socotec, Apave, Bureau Veritas, Dekra), entre 20 % et 30 % des installations industrielles présentent des plans électriques incomplets ou non conformes. Ce déficit documentaire mine la prévention. De plus, lorsqu’une entreprise change de prestataire de contrôle, elle n’a aucune obligation réglementaire de transmettre l’ensemble des anciens rapports. Les ingénieurs de vérification travaillent donc parfois sans antécédents, dans une semi-obscurité technique.

Sur le terrain, la complexité des chaînes d’intervention renforce les angles morts. La maintenance et les opérations de tirage de câbles peuvent mobiliser plusieurs niveaux de sous-traitance, du grand groupe jusqu’à l’électricien local. Ce dernier ignore souvent la nature des produits chimiques stockés à proximité des tableaux qu’il manipule ou les scénarios d’accidents majeurs propres au site.

Il arrive que des interventions soient réalisées sans coordination préalable avec les responsables sécurité, ni intégration au plan de prévention prévu par le Code du travail.

La vétusté électrique n’est pas seulement un facteur d’incendie. Dans un site Seveso, une coupure ou un court-circuit peut entraîner la perte de fonctions vitales comme avec l’alimentation des vannes de sécurité, la ventilation d’urgence, les systèmes de détection et de confinement. Un câblage mal dimensionné ou un tableau mal entretenu peut transformer un incident mineur en accident majeur.

Plusieurs rapports du Bureau d’analyse des risques et pollutions industrielles (BARPI) ont souligné le rôle de défaillances électriques dans la genèse de nuages toxiques ou d’explosions secondaires.

Des coûts collectifs, une responsabilité diffuse

Les conséquences économiques et sociales de ces sinistres dépassent largement la sphère industrielle avec à la clef des pertes d’emploi, des pollutions persistantes, des dépenses de santé publique et de dépollution à la charge de l’État. L’augmentation des primes d’assurance, qui reflète ces sinistres, se répercute à terme dans les prix de production et les contributions collectives.

Les conséquences économiques et sociales de ces sinistres dépassent largement la sphère industrielle

Les conséquences économiques et sociales de ces sinistres dépassent largement la sphère industrielle

Le cas des installations électriques met en lumière un angle mort plus général des politiques de prévention à cause de la difficulté à maintenir la mémoire technique dans des systèmes complexes et sous-traités. À l’heure où l’on investit des milliards dans la décarbonation et la numérisation de l’industrie, la question de la simple fiabilité électrique des installations mériterait une réelle attention.

Des propositions émergent dans les milieux techniques, comme la demande de création d’un registre de suivi électrique obligatoire pour les ICPE (installation classée pour la protection de l’environnement), des inspections décennales indépendantes, une obligation de transfert des rapports entre prestataires. A ce jour, aucune évolution réglementaire d’envergure n’a encore été engagée.


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