C’était Jospin : l’aventure de la gauche plurielle
Les cinq années du gouvernement Jospin (1997-2002) ont montré qu’une gauche volontariste, malgré ses divisions, pouvait engager des réformes économiques et sociales tout en composant avec le néolibéralisme ambiant.
Lionel Jospin, disparu le 22 mars, laisse derrière lui un héritage conséquent de réformes qui façonnent encore la France : 35 heures, CMU, Pacs, loi SRU… Un bilan que l’ancien Premier ministre doit en partie au contexte politique, qui lui a permis de bénéficier d’une grande marge de manœuvre. Il arrive à Matignon à l’issue du second tour des élections législatives le 1er juin 1997, organisées après la dissolution de l’Assemblée nationale décidée par Jacques Chirac en avril…
Lionel Jospin, disparu le 22 mars, laisse derrière lui un héritage conséquent de réformes qui façonnent encore la France : 35 heures, CMU, Pacs, loi SRU… Un bilan que l’ancien Premier ministre doit en partie au contexte politique, qui lui a permis de bénéficier d’une grande marge de manœuvre. Il arrive à Matignon à l’issue du second tour des élections législatives le 1er juin 1997, organisées après la dissolution de l’Assemblée nationale décidée par Jacques Chirac en avril.
Le président, qui souhaitait retrouver sa légitimité mise à mal par la mobilisation contre la réforme des retraites de son Premier ministre Alain Juppé, voit le scrutin se retourner contre lui avec la victoire de la gauche. Mais le Parti socialiste n’a qu’une majorité relative et doit composer avec les autres tendances de gauche.
Ce qui amène Lionel Jospin à constituer une « majorité plurielle » dans un gouvernement resserré comprenant 18 socialistes – dont Dominique Strauss-Kahn aux Finances, Martine Aubry à l’Emploi, Elisabeth Guigou à la Justice –, trois communistes, trois radicaux de gauche, une écologiste (Dominique Voynet) et Jean-Pierre Chevènement (Mouvement des citoyens) à l’Intérieur.
Ce qui permet à Jospin de tenir sa majorité, outre son autorité personnelle, c’est que les oppositions de gauche aux mesures qu’il défend, en vérité incessantes, entre les partis mais aussi à l’intérieur de ceux-ci, sont à géométrie variable. Ce n’est vraiment qu’avec le départ, en août 2020, de Chevènement, opposé à la perspective d’un statut d’autonomie pour la Corse, que les tensions montent d’un cran. Mais, pendant cinq ans, jamais Jospin n’eut besoin d’avoir recours à l’article 49-3.
Un accroissement des recettes fiscales porté par la croissance
L’action du gouvernement Jospin se déploie dans un environnement économique européen et international plutôt favorable jusqu’en 2001, malgré plusieurs crises (asiatique, russe, krach du Nasdaq). La croissance est revenue, portée solidement par la demande intérieure liée à la politique gouvernementale : de 1997 à 2000, le produit intérieur brut (PIB) français a gagné 12,4 points, contre 8,9 en Allemagne et 8,6 en Italie. Ce qui accroît les recettes fiscales et donc les marges de manœuvre du gouvernement.
Lionel Jospin est ainsi moins contraint pour appliquer les mesures phares du programme des socialistes affiché pendant la campagne de 1997, dont l’objectif central était la réduction du chômage.
Quand les maires changent la ville
On doit ainsi à son gouvernement, en 1998, la création des emplois jeunes, qui ont permis l’embauche d’environ 100 000 moins de 26 ans.
Mais la mesure qui reste dans l’histoire est celle portée par Martine Aubry : le passage progressif de 39 à 35 heures de travail hebdomadaires à l’horizon 2000. Souvent présentée par la droite et le patronat comme une mesure rigide et autoritaire, la loi ne s’adressait en réalité qu’aux entreprises de plus de 20 salariés et laissait une large marge de négociation entre patronat et syndicats de salariés. Malgré de nombreux dysfonctionnements (notamment dans le secteur de la santé), la loi remplira en partie son rôle, contribuant à la baisse du taux de chômage de 12 % à moins de 9 % en 2001.
Les ouvriers, et plus encore les cadres, resteront attachés à cette « RTT » (réduction du temps de travail), qui réorganise non seulement le travail mais aussi souvent la vie privée des hommes et des femmes.
Et contrairement aux prévisions libérales, elle n’empêche pas la croissance de l’économie et le dynamisme des investissements français et étrangers. D’autant plus que les entreprises ont pu obtenir du gouvernement, des partenaires sociaux – et parfois autoritairement –, des réorganisations du travail et une modération salariale.
Pas beaucoup d’amélioration pour les plus précaires
La « relance du pouvoir d’achat pour relancer l’économie » à travers « des négociations collectives » est en effet restée très modérée. Dans ce domaine, le gouvernement Jospin a faiblement rempli son contrat. Le salaire par emploi a, en moyenne, augmenté de 7,8 % entre 1997 et 2000, soit moins que le PIB.
Surtout, la situation des plus modestes s’est aggravée : la part des salariés gagnant entre 1 et 1,3 Smic, qui représentaient 37 % des salariés du secteur privé en 1997, a grimpé à 40 % fin 2000. Et pour pousser les entreprises à embaucher du personnel peu qualifié, le gouvernement a cédé aux sirènes patronales réclamant des allègements de « charges ».
Grâce au retour à l’emploi de plus d’un million de chômeurs, le pouvoir d’achat et la consommation augmentent, contribuant au dynamisme de l’économie
Grâce au retour à l’emploi de plus d’un million de chômeurs, le pouvoir d’achat et la consommation augmentent, contribuant au dynamisme de l’économie
Les plus précaires ont été peu aidés. Si la prime pour l’emploi voit le jour pour inciter les salariés les plus modestes à occuper des emplois faiblement rémunérés, la part des prestations sociales dans les revenus des ménages baisse, passant de 28,4 % en 1997 à 27,8 % en 2000. La revalorisation des minima sociaux reste, pendant ces cinq ans, une revendication récurrente, en particulier des communistes et des verts.
Il n’en reste pas moins que, globalement, grâce au retour à l’emploi de plus d’un million de chômeurs, le pouvoir d’achat et donc la consommation augmentent, contribuant au dynamisme de l’économie.
Logement, Pacs : des avancées majeures
D’autres mesures sociales sont marquées à gauche. La couverture maladie universelle (CMU) est la plus emblématique. Si le gouvernement échoue à réformer le système de santé et laisse l’hôpital en péril, la création de la CMU en juillet 1999 pour tous les résidents dont les revenus sont les plus faibles conforte le système de sécurité sociale.
Dans le même esprit, l’aide médicale d’Etat (AME), permettant de soigner les personnes en situation irrégulière, est instituée en 2000, pour des raisons de santé publique évidentes. Toujours en direction des personnes vulnérables, la mise en place d’une allocation personnalisée d’autonomie (APA) pour les plus de 60 ans en perte d’autonomie est à mettre au crédit de ce gouvernement.
Autre domaine d’intervention sociale, le logement. La loi solidarité et renouvellement urbain (SRU) de décembre 2000 institue, entre autres, l’obligation pour les communes de comporter un quota minimum de 20 % de logements sociaux. Enfin, le Pacs ou « pacte civil de solidarité » – contrat conclu par deux personnes physiques majeures, de sexe différent ou de même sexe – offre en 1999 une première reconnaissance légale aux couples homosexuels.
Mais, vues de gauche, les lacunes sont nombreuses. Côté environnemental, le bilan est bien maigre. Le projet d’écotaxe sur les activités polluantes est invalidé par le Conseil constitutionnel. Si la pharaonique centrale nucléaire SuperPhénix est débranchée en 1997, les efforts en faveur des énergies renouvelables restent marginaux.
Côté fiscalité, le gouvernement n’a modifié qu’à la marge le taux d’imposition de l’impôt sur la fortune
Côté fiscalité, le gouvernement n’a modifié qu’à la marge le taux d’imposition de l’impôt sur la fortune
Côté fiscalité, le gouvernement n’a modifié qu’à la marge le taux d’imposition de l’impôt sur la fortune. La vignette automobile est supprimée, au grand dam des écologistes, et à l’avantage surtout des possesseurs de grosses cylindrées. Tandis que les exemptions fiscales pour les entreprises sont nombreuses, au nom de la compétitivité et de l’embauche.
Les privatisations vont bon train : elles concernent Air France, Thomson-CSF, le GAN, France Télécom (qui rachète le britannique Orange), le Crédit lyonnais et favorisent la naissance d’EADS, géant industriel qui réunit l’Aérospatiale, Matra et l’allemand DASA. Et en septembre 1999, Lionel Jospin déclare qu’« il ne faut pas attendre tout de l’Etat », reconnaissant ne pas avoir les moyens de s’opposer à la suppression de 7 500 emplois chez Michelin.
Héritage social de 1945
Moins naïf politiquement qu’on l’a souvent dit, il entend les revendications sécuritaires amplifiées par Jean-Marie Le Pen (Front national) et la droite : il crée 50 000 emplois de policiers, mais surtout de proximité, avec un rôle tant social que répressif. Mais il ne remet pas en question, contrairement à ses promesses, les lois Debré-Pasqua contre l’immigration qui ont été seulement amendées.
La défaite de Jospin est aussi due au fait que la fracture sociale et la fin des bastions ouvriers ont démobilisé une partie du « peuple de gauche »
La défaite de Jospin est aussi due au fait que la fracture sociale et la fin des bastions ouvriers ont démobilisé une partie du « peuple de gauche »
Autant de motifs de mécontentement des autres tendances de gauche qui l’exprimeront en se présentant contre lui à l’élection présidentielle de 2002, alors même que la montée du Front national était déjà sensible, Jean-Marie Le Pen ayant obtenu 15 % des suffrages lors du précédent scrutin de 1995.
Mais la défaite de Jospin, qui n’accèdera pas au deuxième tour, est aussi due au fait que, malgré des réformes courageuses, la fracture sociale et la fin des bastions ouvriers liée à la désindustrialisation ont démobilisé une partie du « peuple de gauche ».
Reste que la gauche plurielle a marqué une inflexion par rapport aux politiques néolibérales antérieures, en défendant et rénovant l’héritage social de 1945.
