ArcelorMittal : un nouveau four à Dunkerque, mais pas beaucoup plus de perspectives
Malgré un soutien public massif, le plan de décarbonation du site de Dunkerque d’ArcelorMittal est moins ambitieux que prévu, faisant persister les inquiétudes sur l'emploi et les volumes de production.
L’événement a fait venir Emmanuel Macron, un commissaire européen et deux ministres. Après cinq ans d'hésitation, ArcelorMittal a annoncé, le 10 février dernier, la construction d'un four électrique dans ses usines de Dunkerque pour un montant de 1,3 milliard d’euros. Il doit remplacer l'un des deux hauts fourneaux fonctionnant au charbon, et ainsi réduire les émissions de CO2 du site le plus polluant de France, représentant, à lui seul, 2 % des émissions totales du pays…
L’événement a fait venir Emmanuel Macron, un commissaire européen et deux ministres. Après cinq ans d’hésitation, ArcelorMittal a annoncé, le 10 février dernier, la construction d’un four électrique dans ses usines de Dunkerque pour un montant de 1,3 milliard d’euros. Il doit remplacer l’un des deux hauts fourneaux fonctionnant au charbon, et ainsi réduire les émissions de CO2 du site le plus polluant de France, représentant, à lui seul, 2 % des émissions totales du pays.
Au-delà de l’aspect environnemental, l’annonce vise aussi à rassurer les syndicats et les pouvoirs publics sur l’engagement du groupe en France. ArcelorMittal, deuxième producteur mondial d’acier, est au cœur des critiques depuis qu’il a lancé, en avril dernier, un plan prévoyant la suppression de 608 postes. Motif avancé : « faire face à la crise de l’acier ». A Alternatives économiques, le groupe assure qu’il aboutira finalement à « environ 200 suppressions d’emploi ».
Incontestablement, l’industrie sidérurgique européenne traverse de lourdes difficultés. Entre surcapacité mondiale, hausse des prix de l’énergie et ralentissement des filières consommatrices d’acier, les sites ne tournent en moyenne qu’à 70 % de leurs capacités et 18 000 emplois ont été supprimés en 2024. Leader sur le continent, avec 31 millions de tonnes (Mt) annuelles d’acier produites (dont 6,7 en France et 4,8 à Dunkerque) sur 130 Mt, ArcelorMittal y contribue largement. Entre 2020 et 2024, ses effectifs européens sont toutefois passés de 72 000 à 61 000 salariés, et sa production s’est contractée de 3 Mt.
Pour protéger ce secteur stratégique, la Commission européenne a présenté un « plan acier » en octobre dernier. Il prévoit le doublement des droits de douane sur l’acier (ils passeront de 25 à 50 %), la réduction des quotas importés sans surtaxe (qui s’établiront à 18 Mt au lieu de 36). Cette nouvelle réglementation, qui doit encore être adoptée par le Conseil et le Parlement européens, doit entrer en vigueur en juillet 2026. Elle remplacera ainsi la mesure de sauvegarde de l’UE sur l’acier, moins protectrice, qui arrivera à son terme. ArcelorMittal a également obtenu de l’UE la révision du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), condition supplémentaire réclamée par le groupe pour investir.
Au niveau national également, le géant est largement soutenu. Lors d’une audition devant la commission d’enquête sénatoriale sur les aides publiques aux grandes entreprises, la firme a déclaré avoir touché 298 millions d’euros en 2023, via le crédit impôt recherche (40 millions), des allègements de cotisations patronales (41 millions) et diverses aides énergétiques (195 millions). Le four électrique lui-même est financé à moitié par le mécanisme des certificats d’économie d’énergie (CEE), c’est-à-dire par les énergéticiens, et in fine par les consommateurs. Résultat des courses, ArcelorMittal ne sort que 650 millions d’euros de sa propre poche.
« C’est incompréhensible que la direction n’aille pas plus loin »
Ce décalage entre le soutien public colossal et les investissements annoncés ne passe pas chez les syndicats. « Ce n’est clairement pas à la hauteur des attentes, tonne Jean-Marc Vecrin, coordinateur CFDT du groupe. Le projet initial, de 1,8 milliard d’euros, prévoyait deux fours électriques et une unité de production de fer préréduit (DRI), censée les alimenter. ArcelorMittal a obtenu des pouvoirs publics tout ce qu’il voulait, c’est incompréhensible que la direction n’aille pas plus loin. » Les capacités de production seront donc réduites, car celles du futur four sont de 2Mt, contre 3,5 Mt pour celui qu’il doit remplacer.
« On ne sait donc pas d’où le DRI sera importé, ce qui pose aussi question en matière de souveraineté », souligne Bruno Jacquemin, délégué général d’A3M (Alliance des minerais, minéraux et métaux), une fédération qui regroupait l’ensemble de la filière avant qu’ArcelorMittal ne la quitte en janvier.
La faiblesse de cet investissement est d’autant plus difficile à justifier que les comptes financiers sont bons. Le groupe a engrangé 3,15 milliards de dollars de profits en 2025, soit plus du double de l’année précédente.
Une géographie de la rentabilité défavorable à l’Europe
Pour bien comprendre les arbitrages d’ArcelorMittal, il faut se pencher sur la géographie de sa rentabilité. Depuis sa création en 2006, issue de la fusion entre le groupe européen Arcelor et l’Indo-britannique Mittal Steel, le géant a progressivement réorienté son activité vers l’Inde et le Brésil, deux pays où la production est plus rentable.
L’Europe, un pilier peu rentable pour ArcelorMittal
« Le désengagement de la production d’acier brut en Europe (- 27 % sur 2011-2024) s’est effectué au profit d’un renforcement au Brésil (+ 33 %) et en Inde, détaillent les économistes Thomas Dallery et Tristan Auvray. Le tiers de la production d’acier brut du groupe provient désormais de ces deux régions. »
L’Inde et le Brésil pèsent un quart de la production d’ArcelorMittal
Et ce n’est qu’un début. Via sa coentreprise AM/NS India, qu’il détient à 60 %, le géant prévoit de tripler ses capacités en Inde d’ici 2030 et atteindre 26 Mt par an. Il devrait pour cela investir 6,7 milliards d’euros. Au Brésil, 2,2 milliards ont déjà été déboursés pour racheter un aciériste local en 2022.
Pour ne plus dépendre des tergiversations de la famille Mittal, qui contrôle 40 % du géant, le parti La France insoumise (LFI) a proposé une loi, soutenue par la CGT, visant à nationaliser la partie française d’ArcelorMittal, pour un coût estimé à 3 milliards d’euros.
« Avec les aides publiques, l’Etat soutient déjà la production d’ArcelorMittal en France, mais reste soumis aux desiderata des Mittal. En nationalisant, il pourrait décider seul de son projet industriel », indique Thomas Dallery.
« Avec les aides publiques, l’Etat soutient déjà la production d’ArcelorMittal en France, mais reste soumis aux desiderata des Mittal. En nationalisant, il pourrait décider seul de son projet industriel », indique Thomas Dallery.
Il alerte également sur le « coût de l’inaction » pour l’Etat, c’est-à-dire de l’absence de nationalisation : en cas de retrait total d’ArcelorMittal, 85 000 emplois directs, indirects et induits pourraient être supprimés. Un coût pour les finances publiques, entre les indemnités chômage provoquées d’une part et la baisse des recettes fiscales de l’autre.
Le débat de la nationalisation
La proposition, adoptée à l’automne par l’Assemblée nationale, a été rejetée fin février par le Sénat. ArcelorMittal devrait donc poursuivre son désengagement de l’Hexagone, tout en bénéficiant d’aides publiques et de réglementations taillées sur-mesure, censées notamment faire face à une surproduction mondiale… qu’il alimente lui-même.
« ArcelorMittal a réussi à se présenter, auprès de l’Etat, comme l’héritier légitime de la sidérurgie française. Mais c’est une boîte cotée en Bourse qui gère ses actifs au niveau international », rappelle Bruno Jacquemin.
« ArcelorMittal a réussi à se présenter, auprès de l’Etat, comme l’héritier légitime de la sidérurgie française. Mais c’est une boîte cotée en Bourse qui gère ses actifs au niveau international », rappelle Bruno Jacquemin.
Dernière annonce en date, l’étude de la délocalisation vers l’Inde et la Pologne d’une partie des fonctions supports du groupe. 5 600 emplois, dont 1 650 en France, sont potentiellement concernés. De son côté, ArcelorMittal assure que ces chiffres ne représentent que le « périmètre » de l’étude et non son « résultat ».
