La dette mondiale augmente et se transforme
La dette mondiale a battu un record historique. Mais le risque n’est plus le même qu’en 2008 : il se niche dans la montée des dettes publiques et la frénésie d’investissements dans l’IA.
348 300 milliards de dollars, c’est, selon les dernières données de l’Institute of International Finance, le montant de la dette totale mondiale, publique et privée, à la fin 2025, soit, en gros, trois fois le produit intérieur brut (PIB) mondial. Une dette qui ne cesse de grimper…
348 300 milliards de dollars, c’est, selon les dernières données de l’Institute of International Finance, le montant de la dette totale mondiale, publique et privée, à la fin 2025, soit, en gros, trois fois le produit intérieur brut (PIB) mondial1.
Une dette qui ne cesse de grimper année après année en valeur absolue, mais qui est restée plutôt stable en pourcentage du PIB au cours des trois dernières années. Plus que son niveau, l’endettement mondial connaît ces derniers temps d’importants changements.
La dette représente trois fois le PIB mondial
Une baisse de l’endettement des acteurs financiers
Lorsque tout le monde expliquait qu’un excès de dette avait provoqué la crise financière de 2007-2008, le montant total de la dette s’élevait à 180 000 milliards en juin 2008, environ 2,7 fois le PIB mondial – moins qu’aujourd’hui.
Pourquoi les mêmes causes ne produisent-elles pas les mêmes effets ? Parce que la panique bancaire mondiale a tenu au fait qu’à la mi-2008, l’agent économique le plus endetté, et de loin, était le secteur financier avec des emprunts représentant 82,7 points de PIB. Les années 2000 ont été celles d’une spéculation débridée qui, comme toutes les bulles, était financée à crédit : pour gagner beaucoup, il faut jouer avec l’argent des autres !
Aujourd’hui, la dette du secteur financier représente l’équivalent de 68,7 points de PIB, cela reste élevé, mais sur une dynamique baissière quasiment depuis 2008.
Une dette des institutions financières en baisse
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’inquiétude à avoir de ce côté. Les banques sont de plus en plus liées aux intermédiaires financiers non bancaires, en particuliers les fonds d’investissement à qui elles prêtent de l’argent et qui financent en retour une partie de leur endettement de court terme, comme l’a montré récemment un rapport du Conseil de stabilité financière.
Ce même rapport souligne que si les régulateurs disposent de données pour suivre ces liens financiers tant qu’ils restent nationaux, ils sont davantage dans le brouillard dès lors que les capitaux franchissent les frontières. Pas très rassurant…
Les entreprises voient leur endettement diminuer par rapport au PIB mondial, alors que pour les Etats, il s’accroît
Les entreprises voient leur endettement diminuer par rapport au PIB mondial, alors que pour les Etats, il s’accroît
Par ailleurs, les données montrent un autre phénomène : on assiste depuis 2023 à un croisement des courbes entre la dette des entreprises non financières et celle des autorités publiques. Les premières voient leur endettement diminuer par rapport au PIB mondial, alors que pour les secondes, il s’accroît.
Les Etats empruntent plus que les entreprises
Que font les entreprises de leurs dettes ?
Du côté des entreprises, avec 13 700 milliards d’emprunts l’an dernier, selon le dernier rapport sur la dette mondiale 2026 de l’OCDE, « les émissions de dette des entreprises [non financières, NDLR.] en 2025 ont atteint un niveau record ».
Et les taux d’intérêt qu’elles paient sur leur nouvelle dette sont structurellement orientés à la hausse : en 2021, la dette dont les taux étaient inférieurs à 2 % représentait quasiment un quart du total, contre 14 % l’an dernier, plus de la moitié du stock de dette affiche maintenant un taux supérieur à 4 %.
A quoi sert cet endettement ? D’un côté, dans son rapport sur la dette de l’an dernier, l’OCDE décrivait une panne de l’investissement – l’institution soulignant alors que la dette des entreprises croissait plus vite que l’investissement :
« Plutôt que de financer l’investissement productif, une grande partie de la dette ces dernières années a servi à des opérations financières comme des refinancements de la dette et des distributions de dividendes aux actionnaires. Cela suggère que la dette existante a peu de chance de s’autofinancer grâce aux rendements de l’investissement productif. »
« Plutôt que de financer l’investissement productif, une grande partie de la dette ces dernières années a servi à des opérations financières comme des refinancements de la dette et des distributions de dividendes aux actionnaires. Cela suggère que la dette existante a peu de chance de s’autofinancer grâce aux rendements de l’investissement productif. »
Pas très rassurant non plus.
D’un autre côté, le rapport de cette année insiste sur le recours croissant à l’endettement des grandes entreprises de la tech américaines (Oracle, Meta, Microsoft, Alphabet, Amazon et dans une moindre mesure Apple et IBM) et chinoises (Alibaba, Tecent). Jusqu’à récemment, ces grandes entreprises de la tech finançaient leurs investissements dans l’intelligence artificielle (IA) grâce aux profits dégagés par leurs activités. Mais le niveau explosif de leurs investissements ne le permet plus.
L’OCDE indique que, dans leur ensemble, ces entreprises ont émis pour 122 milliards d’obligations l’an dernier, soit « trois fois plus que leur moyenne historique annuelle depuis 2020 ». Et c’est loin de résumer leur appétit d’emprunts.
Ainsi, nombre d’entre elles créent des sociétés ad hoc financées par des acteurs du crédit privé (c’est-à-dire ne passant pas par les marchés financiers). On en a eu un exemple en octobre dernier lorsque Meta a enregistré une nouvelle société en partenariat avec le fonds de crédit privé Blue Owl Capital afin de financer un campus de data centers.
Jusqu’à présent, ces monstres technologiques n’ont eu aucun souci à se financer. Mais si l’on en croit leurs vastes projets annoncés d’investissements, leurs besoins financiers vont fortement s’accroître.
Jusqu’à présent, les géants de la tech n’ont eu aucun souci à se financer. Si l’on en croit leurs projets annoncés, leurs besoins financiers vont fortement croître
Jusqu’à présent, les géants de la tech n’ont eu aucun souci à se financer. Si l’on en croit leurs projets annoncés, leurs besoins financiers vont fortement croître
S’y ajoutent également les besoins d’investissement des autres acteurs de la chaîne de valeur technologique – producteurs de semi-conducteurs, de logiciels, etc. –, de quoi questionner « la capacité du marché mondial de la dette obligataire d’absorber une demande supplémentaire de cette amplitude, en particulier dans le contexte d’un endettement toujours croissant des Etats ».
Car effectivement, dans le même temps, la dette publique ne cesse de progresser ces dernières années.
Des dettes publiques qui n’ont pas fini de grimper
En ce qui concerne les puissances publiques, la dette est structurellement en hausse, elle atteint l’équivalent de 95 % du PIB mondial à la fin 2025, selon l’Institute of International Finance. Avec des populations vieillissantes et des besoins de sécurité croissant, les dépenses et les déficits publics ne pourront que continuer à grimper.
L’an dernier, souligne encore l’institut, la Chine, les Etats-Unis et les pays de la zone euro ont représenté pratiquement les trois quarts de la hausse de la dette publique à eux seuls. C’est une dynamique qui va continuer à marquer l’économie mondiale dans les années qui viennent. De ce point de vue, on assiste ces dernières années à un double mouvement : plus de dette à court terme pour réduire le coût de la dette, et plus de dette à très long terme pour s’assurer des financements dans la durée.
On assiste à un double mouvement : plus de dette à court terme pour réduire le coût de la dette, plus de dette à long terme pour s’assurer des financements dans la durée
On assiste à un double mouvement : plus de dette à court terme pour réduire le coût de la dette, plus de dette à long terme pour s’assurer des financements dans la durée
L’OCDE pointe la dynamique inquiétante des Etats-Unis. L’an dernier, le pays a représenté à lui seul 70 % des emprunts des pays de la zone destinés à rembourser la dette passée (contre 57 % en 2020). Les intérêts d’emprunts payés par le pays devraient dépasser cette année les 1 000 milliards de dollars, l’équivalent du PIB de la Suisse versé à ses créanciers !
Ces derniers sont en train de changer, précise enfin l’institution. Les créanciers étrangers sont majoritaires et détenaient l’an dernier en moyenne 28 % des dettes publiques nationales, autour d’un quart pour les pays de la zone euro (26 %) et un tiers pour les Etats-Unis (34 %). La mondialisation financière profite aux Etats.
Ce n’est toutefois pas vrai pour le Japon, dont le premier créancier reste la banque centrale. Pour l’ensemble des pays de l’OCDE, ces dernières détenaient 6 % des obligations totales (très majoritairement publiques) avant 2008, 22 % en 2022 et 15 % en 2025, de nombreuses banques centrales – et la Banque centrale européenne en particulier – souhaitant alléger leur bilan.
La question des dépenses publiques
Compte tenu des déficits budgétaires prévus, l’OCDE prévient qu’« il y a aujourd’hui peu de raison de s’attendre à une baisse des volumes d’émissions dans les années qui viennent » de la part des acteurs publics.
La France peut se consoler de ne pas être la seule à connaître une dette publique croissante pour les années qui viennent
La France peut se consoler de ne pas être la seule à connaître une dette publique croissante pour les années qui viennent
La France peut au moins se consoler de ne pas être la seule à connaître une dette publique croissante pour les années qui viennent. Ce qui ne l’empêche pas de devoir réduire des déficits trop élevés. Mais, ici comme ailleurs, les besoins de dépenses publiques ne vont pas faiblir.
Comme l’expliquait récemment l’économiste Xavier Ragot dans nos colonnes, il y a alors trois façons de s’en sortir : une fiscalité plus juste, in fine plus élevée, pour plus de consommation socialisée ; tailler dans les dépenses sociales ; produire plus de richesses, par le « travailler plus » ou les gains de productivité globale. C’est ce débat que devra trancher la prochaine élection présidentielle.
1. L’Institute of International Finance additionne la dette des ménages, des entreprises non financières, des puissances publiques et des institutions financières. En toute rigueur, sur le plan macroéconomique, cette dernière qui sert à faire des crédits aux autres agents ne s’ajoute pas aux autres, mais elle représente bien une dette à rembourser.
