Comment les chansons d’Aya Nakamura, Jul ou Bruce Springsteen sont devenus des placements financiers
Les fonds d’investissement sont de plus en plus nombreux à transformer les catalogues de musiques en actifs financiers, au taux de rendement confortable. Pour les artistes, l’intérêt dépend beaucoup de leur notoriété.
Le marché de la musique enregistrée ne cesse de croître. Selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique, il a augmenté de 4,8 % en 2024, sa dixième année de croissance consécutive. Après avoir pris avec retard le tournant du numérique, le secteur est désormais porté par les plateformes de streaming. Spotify, leader du marché, a été pour la première fois bénéficiaire en 2024. Et l’avenir semble radieux : selon Goldman Sachs, les revenus de la musique pourraient doubler d’ici 2035, passant de 105 milliards de dollars en 2024 à 200 milliards de dollars.
Ces chiffres ne sont pas passés inaperçus chez les acteurs de la finance. Depuis une dizaine d’années, les fonds d’investissement…
Le marché de la musique enregistrée ne cesse de croître. Selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique, il a augmenté de 4,8 % en 2024, sa dixième année de croissance consécutive. Après avoir pris avec retard le tournant du numérique, le secteur est désormais porté par les plateformes de streaming. Spotify, leader du marché, a été pour la première fois bénéficiaire en 2024. Et l’avenir semble radieux : selon Goldman Sachs, les revenus de la musique pourraient doubler d’ici 2035, passant de 105 milliards de dollars en 2024 à 200 milliards de dollars.
Ces chiffres ne sont pas passés inaperçus chez les acteurs de la finance. Depuis une dizaine d’années, les fonds d’investissement sont de plus en plus nombreux à transformer la musique en actif financier. Certains, comme Partners Group, sont présents dans différents domaines (immobilier, crédit privé, musique), tandis que d’autres sont spécialisés dans la musique, notamment Concord, qui, outre son activité de fonds, possède aussi plusieurs labels indépendants. L’un des plus importants fonds dédiés à la musique, Hipgnosis, a été racheté en 2024 par Blackstone, leader du capital-investissement.
Des start-up, comme Bolero Music ou ANote Music, se lancent aussi sur ce terrain, en étant davantage accessibles aux plus petits porteurs. Elles créent davantage de liquidités, car elles redistribuent régulièrement les royalties1, alors qu’avec les fonds, les investisseurs n’ont pas la possibilité directe de vendre leurs participations.
« Les royalties musicales offrent quelque chose d’assez rare : la possibilité de percevoir des revenus passifs récurrents, décorrélés des marchés financiers, avec un potentiel de croissance à long terme, explique Marzio Schena, cofondateur d’ANote Music. La consommation de musique reste relativement stable quel que soit le contexte économique : les gens ne cessent pas d’écouter de la musique en période de crise. »
« Les royalties musicales offrent quelque chose d’assez rare : la possibilité de percevoir des revenus passifs récurrents, décorrélés des marchés financiers, avec un potentiel de croissance à long terme, explique Marzio Schena, cofondateur d’ANote Music. La consommation de musique reste relativement stable quel que soit le contexte économique : les gens ne cessent pas d’écouter de la musique en période de crise. »
Acquisition des droits
Concrètement, les investisseurs acquièrent des parts dans des catalogues de droits et non uniquement dans un morceau. Mais selon les pays, la notion de droit ne recouvre pas les mêmes réalités :
« Le modèle américain du copyright permet d’exploiter l’intégralité des droits, alors que le modèle français, repris dans de nombreux pays européens, sépare le droit patrimonial (droit de tirer un revenu) et le droit moral (le droit de revendiquer la paternité de l’œuvre, qui lui ne se cède pas) », précise le chercheur Marc Kaiser, auteur de L’industrie musicale en France (éd. CNM, 2025). A lire Alternatives Economiques n°468 - 03/2026 Quand les maires changent la ville Découvrir
« Le modèle américain du copyright permet d’exploiter l’intégralité des droits, alors que le modèle français, repris dans de nombreux pays européens, sépare le droit patrimonial (droit de tirer un revenu) et le droit moral (le droit de revendiquer la paternité de l’œuvre, qui lui ne se cède pas) », précise le chercheur Marc Kaiser, auteur de L’industrie musicale en France (éd. CNM, 2025).
Quand les maires changent la ville
Les droits sont collectés par les organismes de redistribution, comme, en France, la Sacem, avant d’être ensuite reversés à ces services financiers.
Certaines plateformes innovent sur la manière de les acquérir. Sur ANote Music, cela passe par un système d’enchères : lorsqu’un catalogue est mis en vente, le titulaire de droits propose une partie de ses revenus futurs en royalties via une enchère. Les investisseurs placent des offres et, s’ils remportent l’enchère, ils acquièrent des parts. « Une fois l’enchère terminée, ces parts deviennent échangeables entre investisseurs sur le marché secondaire, avec des prix qui évoluent selon l’offre et la demande », précise Marzio Schena.
L’atout de ces placements est leur taux de rendement, qui se situe autour de 10 %
L’atout de ces placements est leur taux de rendement, qui se situe autour de 10 %
L’atout de ces placements est leur taux de rendement, mesurant le rapport entre le revenu obtenu et le montant investi, qui se situe autour de 10 %. Les deux sources principales de rendements sont les royalties perçues au fil du temps et les plus-values en cas de revente de parts. De quoi séduire différents types d’investisseurs :
« Nous touchons à la fois des jeunes attirés par ce produit qui fait sens pour eux et qu’ils trouvent plus excitant que l’immobilier, mais aussi des gestionnaires de patrimoine qui cherchent à diversifier leurs placements, conscients de son levier de croissance », constate William Bailey, directeur général de Bolero Music. Pour autant, ces investissements présentent aussi des risques.
« Les revenus dépendent de l’utilisation réelle, qui peut varier dans le temps, et les performances passées ne garantissent rien pour l’avenir », rappelle Marzio Schena.
« Les revenus dépendent de l’utilisation réelle, qui peut varier dans le temps, et les performances passées ne garantissent rien pour l’avenir », rappelle Marzio Schena.
Difficile en effet de prédire exactement l’évolution des goûts musicaux. La recette semble néanmoins fonctionner : créé en 2021, Bolero Music peut déjà se targuer d’avoir connu son premier exercice rentable en 2024, avec 14 millions d’euros de valeur d’actif.
Le danger pour les artistes
Si les investisseurs sont de plus en plus nombreux à opter pour ce type de placement, quel est en revanche l’intérêt des artistes ? Tout dépend déjà du type de musicien. Bruce Springsteen a vendu l’intégralité de ses droits (comprenant à la fois ses enregistrements originaux et ses droits d’auteur en tant que compositeur) pour 500 millions de dollars en 2021.
« Les stars peuvent clairement en profiter. Mais des artistes moins connus peuvent être tentés de tout céder simplement pour avoir une rentrée rapide d’argent. D’autant qu’ils doivent aujourd’hui faire face à une situation économique difficile, avec des rémunérations souvent très faibles provenant des plateformes de streaming », note Marc Kaiser.
« Les stars peuvent clairement en profiter. Mais des artistes moins connus peuvent être tentés de tout céder simplement pour avoir une rentrée rapide d’argent. D’autant qu’ils doivent aujourd’hui faire face à une situation économique difficile, avec des rémunérations souvent très faibles provenant des plateformes de streaming », note Marc Kaiser.
Les têtes d’affiche sont assurément privilégiées par la grande majorité des acteurs financiers : « On est plus dans le CAC 40 de la musique que dans les start-up, reconnaît William Bailey. On ne mise pas sur les artistes émergents. Nous recherchons ceux qui ont une diversité de sources de revenus, qui ne sont par exemple pas juste dépendants du streaming, mais fonctionnent aussi en radio, au cinéma ». On retrouve sans surprise dans les catalogues de Bolero Music les chanteurs Jul, Aya Nakamura…
Les têtes d’affiche sont privilégiées par la grande majorité des acteurs financiers. Quelques rares plateformes se sont spécialisées sur les artistes émergents
Les têtes d’affiche sont privilégiées par la grande majorité des acteurs financiers. Quelques rares plateformes se sont spécialisées sur les artistes émergents
Les services financiers s’adaptent aussi aux spécificités géographiques. Le marché français reste ainsi atypique, dominé par les artistes locaux. Selon le Syndicat national de l’édition phonographique (SNEP), en 2024, 18 des 20 meilleures ventes d’album étaient françaises. Quelques rares plateformes se sont spécialisées sur les artistes émergents, notamment la start-up britannique Opulous, qui convertit les royalties en NFT, des actifs numériques uniques et non fongibles.
Globalement, les nouveaux acteurs de la financiarisation de la musique cherchent aujourd’hui à mettre les artistes de leur côté. Bolero Music est fier de souligner qu’elle compte parmi ses actionnaires le DJ Petit Biscuit ou le rappeur Rilès. « Nous tenons à ce que l’artiste garde un contrôle créatif lorsqu’il cède ses droits. Il a un droit de regard sur l’emploi de sa musique, et il dispose aussi d’une clause de rachat de ses droits », précise William Bailey. Ces acteurs redoutent tout bras de fer avec les interprètes, potentiellement nuisible en termes de communication.
Une stratégie agressive de placement
Pour ces services financiers, la tentation est grande de faire croître au maximum les droits et donc les rendements. « Des fonds ont une stratégie agressive de placement des musiques », confirme Marc Kaiser. Pour augmenter les royalties, les chansons peuvent se retrouver utilisées dans les films ou les publicités, avec le risque d’une dérive commerciale préjudiciable en termes d’image.
A cela s’ajoute l’enjeu de la longévité : faire durer la carrière de l’artiste le plus longtemps possible. C’est une vraie stratégie qui est à l’œuvre, basée sur une étude précise de chaque interprète.
« On analyse le potentiel de rendement, en décryptant les écoutes, les provenances et en les projetant dans le temps », explique William Bailey.
« On analyse le potentiel de rendement, en décryptant les écoutes, les provenances et en les projetant dans le temps », explique William Bailey.
Ce dont se méfient ces services financiers, ce sont les effets de mode. « L’objectif est de proposer des revenus passifs et réguliers, et non de la spéculation. C’est pourquoi la sélection des catalogues repose sur leur performance historique, et non sur les tendances du moment », nous dit Marzio Schena.
Reste que l’image glamour de la musique ne saurait masquer la nature même de ces acteurs de la finance. Ces services sont le plus souvent basés dans des pays favorables à l’optimisation fiscale : Hipgnosis est implanté à Guernesey, ANote Music à Luxembourg… Ils viennent interroger le rapport entre musique et finance.
« C’est une autre forme d’exploitation, mais intellectuelle », souligne Marc Kaiser, ajoutant que « les droits immatériels sont plus que jamais valorisés dans le cadre de l’économie de l’attention. » Même s’il opte pour la musique, un investisseur n’a pour autant rien d’un philanthrope.
1. Redevance versée périodiquement au propriétaire d’un droit de propriété intellectuelle (droit d’auteur, brevet, marque…) par la ou les personnes qu’il a autorisé à en réaliser l’exploitation.
