En Ukraine, les cimetières manquent de place pour enterrer les soldats tombés au combat
En Ukraine, les cimetières manquent de place pour enterrer les soldats tombés au combat
Paul Boyer, Pierre Terraz – Édité par Émile Vaizand – 29 avril 2026 à 6h55
Depuis le début de l'invasion russe, on ne connaît pas le nombre exact d'Ukrainiens morts sur le front. Néanmoins, les cimetières du pays débordent, faute de place dans les carrés militaires. Pour remédier à cela, un architecte a conçu un nouveau site dédié dans une forêt, près de Kiev.
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À Kiev, Hatne et Lviv, en Ukraine.Le ballet incessant des familles endeuillées est pesant. La mort est présente partout. Elle est devenue presque banale. À l'entrée du cimetière de Lisove, à Kiev, un immense panneau détaille les différentes allées. Près du chemin central, ont été délimités des carrés honorifiques, destinés aux soldats tombés pour la patrie. D'un seul coup, le silence est rompu, lorsqu'un corbillard pénètre dans l'enceinte, suivi d'une dizaine de voitures aux vitres teintées. À l'intérieur, des pleurs et des visages éteints.
«Je l'accompagne pour son dernier voyage, c'était une évidence pour moi d'être là», souffle un colosse en treillis couleur kaki. Comme d'autres, Ivan est venu dire au revoir à un ami de longue date, mort au front douze jours auparavant. Les deux camarades d'enfance ne s'étaient pas vus depuis deux ans, à cause d'affectations sur différentes lignes du front russo-ukrainien. Qu'importe, Ivan se devait de venir. En retenant fièrement ses larmes, le géant pose son genou droit à terre pour entonner un chant militaire.
Le carré dans lequel l'ami d'Ivan sera enseveli semble à vue d'œil déjà bien plein. Depuis le début de l'invasion russe, le 24 février 2022, il est impossible d'obtenir les chiffres exacts du nombre de soldats ukrainiens morts, pour des raisons stratégiques et psychologiques. Avec une main de fer dessus, le gouvernement de Kiev contrôle cette information, classifiée par les autorités avec un seul mot d'ordre: ne pas démoraliser son peuple.
Mais le bilan est déjà considérable, d'après les dernières données disponibles. Début février, le président Volodymyr Zelensky avançait le chiffre certainement sous-estimé de 55.000 militaires tués dans les rangs ukrainiens, sans compter les personnes disparues. Mais selon les estimations du Centre d'études internationales et stratégiques (CSIS), entre 100.000 et 140.000 soldats ukrainiens auraient perdu la vie entre février 2022 et janvier 2026, pour un total situé entre 500.000 et 600.000 pertes (militaires décédés, blessés ou disparus).
Le «mur en mémoire de ceux qui sont morts pour l'Ukraine», devant le monastère Saint-Michel-au-Dôme-d'Or, à Kiev (Ukraine), le 25 juillet 2025. | Pierre Terraz
«C'était son souhait qu'il soit placé dans une urne à côté de ses frères d'armes»
Dans le cimetière de Lisove, l'un des plus grands du pays, son directeur, Viktor, se targue que le nombre n'est pas essentiel, mais qu'il faut se concentrer sur la «dignité d'être enterré ici». Carnet à la main, il note les tombes à rénover, pour ensuite prévenir les familles du coût financier. «Je ne peux pas vous dire combien de soldats reposent ici, c'est confidentiel. C'est un honneur pour un combattant d'être là», se persuade Viktor, en se pressant entre les sépultures.
Près du colombarium central, espace aménagé pour les urnes funéraires des soldats, des femmes viennent se recueillir tous les jours. La Russie leur a pris un mari, un fils ou un père. Des bougies blanches et quelques fleurs viennent embellir l'urne de Max, originaire de la ville de Dnipro (centre de l'Ukraine), fauché par un missile à l'âge de 38 ans. Cet ingénieur en communication, poste essentiel dans la stratégie de guerre, a été volontaire dès le premier jour de l'invasion.
Max, tué en 2023 dans l'est de l'Ukraine, repose dans le cimetière de Lisove, à Kiev. Ce trentenaire s'occupait de recevoir et transmettre les communications sur le front. Sur sa tombe, il est inscrit: «Programmeur, ingénieur, mari, fils et frère bien aimé et ami fiable». | Pierre Terraz
Les sanglots de Lydia, sa femme, brisent le mutisme du lieu. «Je suis désolée, je me fais déborder par l'émotion. J'ai du mal à tourner la page», s'excuse presque la veuve, dans un français parfait appris grâce à des cours du soir. Cette quadragénaire rend visite à son mari enterré là deux fois par mois.
Lorsqu'elle a appris sa mort, en décembre 2023, elle était en déplacement professionnel en Allemagne. Elle s'est empressée de revenir, en enchaînant les trajets en avion et en bus, via le Luxembourg et la Pologne pour enfin arriver en Ukraine. Lydia a ensuite rejoint sa belle-famille à Krementchouk (oblast de Poltava), dans le centre du pays, afin de reconnaître le corps de son conjoint, avant de retourner à Kiev, pour finir soigneusement la crémation puis les funérailles. «C'était son souhait qu'il soit placé dans une urne à côté de ses frères d'armes, je l'ai respecté, murmure-t-elle. Ses cendres reposent ici. Il est mort en héros, pas au front, mais en tant qu'ingénieur, en défendant ses idées.» Lydia dépose des bruyères devant l'urne, puis disparaît doucement.
Un premier cimetière militaire national pour l'Ukraine
En Ukraine, les cimetières sont les uniques témoins de l'ampleur de l'hécatombe du conflit avec la Russie. Dans les faits, certains cimetières débordent et manquent de place face à l'afflux de corps à enterrer. Dans ceux que nous avons parcourus, les allées sont pleines à craquer. Il faut reconstruire au plus vite, pour ne pas être submergé.
Un homme, Serhiy Derbin, a accepté de relever le défi, un véritable travail de Sisyphe. Cet architecte, originaire de Dnipro, est chargé de construire le premier cimetière militaire national du pays. Un projet évalué d'après lui à environ 37 millions d'euros, qui vise à bâtir, au-delà de l'aspect utilitaire de l'espace, un lieu de recueillement unique de 120 hectares.
Serhiy Derbin, l'architecte du futur cimetière militaire national ukrainien, devant l'un des abris antiaériens du chantier, à Hatne (oblast de Kiev, Ukraine), le 26 juillet 2025. | Pierre Terraz
Il faut se rendre dans la ville forestière de Hatne (oblast de Kiev), située à une quarantaine de kilomètres au nord de la capitale ukrainienne, pour rencontrer cet enfant du pays sur son chantier colossal. Plusieurs dizaines de milliers de militaires pourront être enterrés, jusqu'à 100.000 selon Serhiy Derbin. Au centre du lieu, un columbarium fait en pierres de granite blanches représente la pureté du sacrifice des soldats. Des croix cosaques et des tridents ukrainiens ornent l'édifice.
Le futur columbarium en granite blanc d'Italie du cimetière militaire national ukrainien, à Hatne (oblast de Kiev), le 26 juillet 2025. L'architecte Serhiy Derbin a choisi cette pierre car il s'agit de l'une des plus robustes au monde, en hommage aux soldats ukrainiens décédés sur le champ de bataille. | Pierre Terraz
Pour Serhiy Derbin, accepter cette mission de la part du gouvernement a été une évidence. Passionné par l'histoire de sa nation, patriote et engagé en faveur des soldats ukrainiens, il avait déjà œuvré au design de lieux mémoriaux, comme des monuments aux morts et des porte-drapeaux pour les militaires de Sievierodonetsk (oblast de Louhansk), durant la guerre de 2014, ainsi qu'à la construction d'immeubles communaux dans la ville de Louhansk –aujourd'hui sous occupation russe dans le Donbass– en repensant l'architecture soviétique.
Verdure environnante et abri antiaérien souterrain
«Travailler sur ce cimetière national est pour moi une fierté. Il s'agit d'architecture mémorielle, avec un aspect de recueillement fort», précise Serhiy Derbin en pesant ses mots, au volant de sa Range Rover. Lui aussi a perdu des proches au front: «Des amis d'enfance sont morts pour que nous puissions vivre tranquillement à Kiev. Ce serait leur manquer de respect que de ne pas les honorer.»
Avant de dessiner le lieu, l'architecte ukrainien s'est inspiré du Cimetière national des États-Unis (United States National Cemetery), qui regroupe plus de 175 cimetières militaires de l'autre côté de l'Atlantique. «Les gens pourront venir se balader dans les allées, au milieu de la verdure de la forêt, anticipe-t-il. C'est apaisant, contrairement à notre capitale bétonnée.»
En temps de guerre, il faut penser à tout, même à s'abriter en cas d'attaque lorsque l'on visite un proche enterré six pieds sous terre. «Les Russes pourraient bombarder nos cimetières… pour détruire complètement le devoir de mémoire», se désole Serhiy Derbin. Il a pour cela dessiné un abri antiaérien souterrain qui pourra théoriquement abriter jusqu'à 300 personnes. Un vrai bunker, comme durant la Seconde Guerre mondiale.
Le futur bunker souterrain du cimetière militaire national ukrainien devrait pouvoir accueillir jusqu'à 300 personnes, en cas d'alertes antiaériennes. Ici sur le chantier, à Hatne, le 26 juillet 2025. | Pierre Terraz
Le lendemain de notre visite à Hatne, à 550 kilomètres plus à l'ouest, les funérailles de trois militaires ukrainiens récemment tués par les forces armées russes viennent briser le silence matinal de la ville de Lviv, dans la partie occidentale de l'Ukraine, à seulement une soixantaine de kilomètres de la Pologne. Dans l'église des Saints-Apôtres-Pierre-et-Paul, des familles attristées voient enfin la dépouille d'un être bien-aimé pour la première fois après des mois sans nouvelles. Une fois la messe terminée, les corbillards s'échappent, direction le cimetière pour l'inhumation. Des scènes devenues malheureusement quotidiennes, après plus de quatre ans d'un conflit qui s'éternise.
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