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Quand la mafia faisait la loi et passait derrière la caméra à Hollywood

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08.03.2026

Quand la mafia faisait la loi et passait derrière la caméra à Hollywood

Nicolas Méra – Édité par Émile Vaizand – 8 mars 2026 à 9h00

Durant la première moitié du XXe siècle, les pontes du crime organisé fricotaient avec les vedettes du grand écran. Des liaisons dangereuses qui ont laissé leurs traces dans le cinéma et les studios américains.

Temps de lecture: 4 minutes

Le Parrain, Les Affranchis, Les Incorruptibles… Parmi les plus emblématiques créations du septième art figurent un certain nombre de films mettant en scène la mafia. Ce sont ces histoires de truands patentés, d'opportunistes partis de rien qui ont anobli les cinéastes états-uniens Martin Scorsese ou Brian De Palma.

Mais la mafia n'a pas toujours été devant la caméra: elle a souvent tiré les ficelles en marge de l'industrie, dans l'ombre des grands studios. «Le cinéma est le milieu le plus corrompu que je connaisse. Il vaut mieux encore Las Vegas que Hollywood», faisait observer l'écrivain italo-américain Mario Puzo, auteur du roman Le Parrain et coscénariste de la saga du même nom avec Francis Ford Coppola.

La figure contestataire du voyou séduit l'Amérique dès les années 1930, à une époque où la Grande Dépression affranchit l'antihéros (à l'instar de Batman, créé durant cette période). Le cinéma célèbre les bandits, les marginaux et les mafiosi, comme autant de Robins des Bois reconvertis en porte-flingues. Le public en redemande.

Il faut dire qu'en cette première moitié du XXe siècle, les truands autant que les stars obsèdent le bottin mondain: ils fréquentent les mêmes casinos, dînent dans les mêmes restaurants, cultivent les mêmes vices (le jeu, la prostitution, la drogue). «Les voyous sont comme des bijoux avec lesquels vous pouvez parader pendant les dîners en ville», avouait Henry Hill, gangster notoire des années 1960-1970, campé par Ray Liotta dans Les Affranchis, de Martin Scorsese (sorti en 1990).

Il était une fois en Amérique

Mais ce ne sont pas seulement le chic, le glamour et les paillettes qui attirent les tentacules de la mafia aussi loin de New York ou de Chicago. L'industrie du cinéma est un excellent levier de blanchiment d'argent: on peut engloutir des millions de dollars dans une grosse production, pour un retour sur investissement faramineux en quelques années.

En parallèle, les petites mains du milieu extorquent les propriétaires de salles obscures. Les syndicats, nés en 1921 à Hollywood, sont matés par les truands qui cassent les piquets de grève contre la rémunération des studios, remettant tout le monde au travail et bloquant les salaires.

C'est l'époque à laquelle les paparazzi immortalisent starlettes et meurtriers sur les mêmes clichés. Benjamin «Bugsy» Siegel, un escroc notoire, tutoie les acteurs Gary Cooper, Clark Gable et Cary Grant. George Raft, acteur et danseur très en vue dans les années 1930 (rendu célèbre pour son interprétation d'un gangster dans le Scarface d'Howard Hawks en 1932), fréquente certains gros bonnets du crime organisé.

Même Marilyn Monroe devrait son émergence à l'influence de Johnny Rosselli, un gangster italo-américain de Chicago, qui aurait tordu le bras au patron de la Columbia pour lui obtenir un rôle! «Les gangsters ont essayé d'imiter Hollywood autant que Hollywood a essayé d'imiter les gangsters. Les cinéastes étaient très impressionnés par les gangsters et réciproquement. Ils faisaient tous partie du tourbillon romantique du drame américain», affirmait l'acteur Warren Beatty, qui a incarné Bugsy Siegel au cinéma en 1991, dans le film Bugsy, de Barry Levinson.

De gauche à droite: Warren Beatty (Bugsy Siegel), Harvey Keitel (Mickey Cohen) et Joe Mantegna (George Raft), dans le film Bugsy, de Barry Levinson (1991). | Peter Sorel / TriStar Pictures / Archives du 7eme Art / Photo12 / AFP

Qui plus est, les mondes du cinéma et de la pègre se rejoignent sur plusieurs points. Terrains propices à l'argent facile, évoluant en vase clos, ils sont fréquentés par des immigrants et des descendants d'immigrants appâtés par le rêve américain (le grand-père de Frank Sinatra est ainsi originaire du même village sicilien que le mafioso Lucky Luciano). Court-circuité par la Prohibition, l'approvisionnement en alcool et en drogues –notamment en cocaïne, péché mignon du gratin hollywoodien– renforce les liens entre le show-business et la mafia.

Dans un contexte où les intimidations, les pots-de-vin et les trafics se jouent en coulisses des grandes productions, rares sont les studios à garder les mains propres. Certains consentent à laisser l'argent sale de la pègre garnir leurs fonds propres, ou à utiliser les gangsters pour maintenir leurs employés dans le droit chemin.

De nombreux figurants du premier volet du Parrain sont issus de la pègre et «fournis» par le gangster Joe Colombo, qui a eu le privilège de relire le script avant le tournage.

La Metro-Goldwyn-Mayer aurait même ouvert sa propre maison close sur le Sunset Boulevard, à Los Angeles (Californie), avec une particularité notable: les «filles» sont sélectionnées pour leur ressemblance avec des stars du cinéma de l'époque, telles que Marlene Dietrich, Joan Crawford ou Barbara Stanwyck. Le célèbre studio de production américain va jusqu'à louer aux employées les services de ses costumières et de ses coiffeuses!

Les mafiosi aux manettes

La présence de la mafia dans l'entourage des cinéastes influencera aussi leur art. Sur le tournage du Parrain, réalisé par Francis Ford Coppola (1972), le producteur Al Ruddy est informé par la police de L.A. qu'il est suivi par des voyous… La mafia se méfie en effet de l'image stéréotypée que les productions hollywoodiennes renvoient d'elle.

Les gros bras du parrain Joseph «Joe» Colombo viennent donc se mêler aux négociations, ce qui engendrera une représentation plus positive, presque mythifiée de la mafia italo-américaine dans la saga, loin des clichés habituels. D'ailleurs, de nombreux figurants du premier volet sont issus de la pègre et «fournis» par Joe Colombo, qui a eu le privilège de relire le script avant le tournage!

Quand l'empreinte de la mafia commence-t-elle à s'effacer d'Hollywood? À partir des années 1950, le gouvernement américain diligente des enquêtes sur la corruption et le crime organisé, concrétisées en 1970 par la loi RICO («Loi sur les organisations motivées par le racket et la corruption»), qui coupe les tentacules de la mafia.

Bugsy Siegel est assassiné en 1947, Johnny Rosselli en 1976 et nombre de leurs complices sont envoyés en prison ou contraints de devenir informateurs. Mais il demeure, aujourd'hui encore, quelques traces de ces liaisons dangereuses entre le crime organisé et la galaxie hollywoodienne… L'omerta –la loi du silence des mafiosi– n'a-t-elle pas couvert les agissements des prédateurs sexuels d'Hollywood pendant des années?

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