Quand mon chat découvre qu'il n'est pas le centre du monde
Quand mon chat découvre qu'il n'est pas le centre du monde
Laurent Sagalovitsch – 30 avril 2026 à 19h55
[BLOG You Will Never Hate Alone] Pour cause de vacances, j'ai emmené mon chat à la campagne. Sa première exploration de la nature. Le tout accompagné d'un autre chat. Autant dire que le voyage s'est transformé pour lui en découverte de l'Amérique!
Temps de lecture: 4 minutes
De son existence, mon chat n'avait connu que le confort douillet d'appartements où il promenait en toute quiétude sa grâce toute féline. Il allait d'une pièce à l'autre comme un monarque dans son royaume, à peine attentif au monde extérieur, dont il lui arrivait de suivre les évolutions quand, l'ennui le gagnant, il se postait à une fenêtre. De là, il fixait d'un œil gourmand les allées et venues d'oiseaux rêvant au jour où il pourrait les voir de plus près, songe passager qui ne résistait pas à l'appel de ses croquettes ou autres gourmandises à dévorer.
Il vivait tellement à l'écart de tout que, n'ayant jamais eu à frayer avec un autre chat, à force, il devait se penser comme le seul de son espèce. Autant dire que je redoutais cette semaine de vacances où, hasard de la vie, il serait non seulement amené à quitter son doux logis pour une maison située en pleine campagne mais, en plus, en compagnie d'un autre chat. Cette perspective m'angoissait au plus haut point, c'est peu de le dire.
Quelle serait sa réaction quand il découvrirait qu'il existait un monde autre que celui constitué de son maigre salon et de sa modeste chambre à coucher, un monde mystérieux hanté d'une créature pareille à lui-même? Pousserait-il de grands miaulements d'effroi face à ces révélations d'ampleur cosmologique ou bien, tout au contraire, soulagé de ne pas porter sur ses seules moustaches le poids de la destinée de toute une espèce, il irait gaiement fraterniser avec son voisin de chambrée avant d'explorer, d'un pas gaillard, la nature environnante et ses innombrables trésors?
Les présentations se firent au détour d'un couloir. Les deux chats se regardèrent comme deux explorateurs ayant découvert en même temps une contrée demeurée inconnue jusqu'ici, leur autre moi-même. Passé le premier moment d'étonnement, ils se mirent à vrombir comme animés d'une envie d'en découdre avant d'échanger quelques feulements destinés à signaler que s'ils partageaient bien quelques gènes, il était hors de question d'imaginer une vie en commun. Puis, chacun repartit de son côté: l'heure des considérations métaphysiques était venue, il leur fallait retrouver de la tranquillité pour appréhender cette nouvelle réalité d'un monde où leur pouvoir s'arrêtait où commençait le magistère de l'autre.
Mon chat contempla un brin d'herbe comme nos ancêtres durent examiner la première étincelle de feu échappée de leurs silex, avec un mélange de fascination et de crainte.
Mon chat mit du temps à s'en remettre et quand il finit par pointer le bout de son museau, ce fut pour me quémander l'autorisation de sortir: la nature l'appelait. Connaissant son caractère intrépide et n'ayant aucune envie de consacrer le reste de mon séjour à courir derrière son ombre, je jugeai plus opportun de l'affubler d'une laisse. Et c'est ainsi que mon chat accomplit ses premiers pas dans le vaste monde, enchaîné et entravé comme un détenu en semi-liberté. Ce fut d'abord quelques timides embardées histoire de s'assurer que la terre n'allait pas l'engloutir tout entier.
Un brin d'herbe le tint occupé pendant un bon quart d'heure. Il le contemplait comme nos ancêtres durent examiner la première étincelle de feu échappée de leurs silex, avec un mélange de fascination et de crainte. Il en fit de même avec tout ce qui se présenta à son regard, de la moindre brindille au premier tronc d'arbre, aussi ravi et étonné que Neil Armstrong lors de ses premiers pas sur la Lune. Du bout de sa laisse, j'observai sa découverte de l'Amérique. Il était comme cet enfant qui, pour la première fois, parvient à marcher sur ses deux jambes. Soudain, son champ des possibles devint infini. Bientôt, à n'en pas douter, le monde lui appartiendrait.
Les jours suivants, son apprentissage se poursuivit, tel un lionceau perdu dans l'immensité de sa jungle. Il allait toujours aussi prudemment, conscient que chacun de ses pas pouvait être son dernier. Un jour, il lui fallut une journée entière pour faire le tour du propriétaire! Quand sa route croisait celle de l'autre chat, les deux grognaient tels deux matons en maraude, aussi ravis de se rencontrer que deux amants d'une même dame se retrouvant dans un cercle de jeu, avec une affectation hostile.
Maintenant qu'il avait découvert le parfum de la liberté, quelle serait sa réaction lorsqu'il retrouverait le décor habituel de notre logement?
Je finis par le laisser sortir sans laisse. Bien trop concentré à déchiffrer les nouveaux éléments de son univers, c'est à peine s'il le remarqua. Il semblait perplexe, intrigué au-delà du possible. Sept années l'avaient vu se promener dans une surface à peine plus grande qu'un timbre-poste et voilà que désormais la vie dans toute sa démesure s'offrait à lui. Il ne savait s'il devait s'en réjouir ou s'en inquiéter et, indécis, il demeurait parfois de longs moments perdu dans ses pensées.
Je l'étais tout autant. Maintenant qu'il avait découvert le parfum de la liberté, quelle serait sa réaction lorsqu'il retrouverait le décor habituel de notre logement? Sombrerait-il dans l'apathie la plus profonde, souffrirait-il d'une claustrophobie chronique, chercherait-il à s'échapper à la première occasion, exigerait-il de rencontrer le chat du voisin afin de mieux parfaire la connaissance de sa propre race ou bien, tout au contraire, ravi de retrouver son chez-lui, refuserait-il désormais de le quitter, quand bien même le supplierais-je de m'accompagner dans une de mes prochaines expéditions?
Impossible de le dire. Toujours est-il qu'au moment du départ, quand l'heure fut venue de l'enfermer dans son panier, il demeura parfaitement introuvable. J'en étais à tirer un million d'exemplaires d'une affiche promettant une récompense pour tout indice permettant de le retrouver quand sa Seigneurie finit par se montrer. Il était venu, il avait vu, rien n'avait retenu son attention, nous pouvions rentrer. Nous sommes arrivés il y a deux jours. Il a passé son temps à dormir. Et à dormir encore.L'air du large, probablement…
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