J'ai vu Alain Souchon en concert, c'était léger et espiègle comme un goûter d'anniversaire
J'ai vu Alain Souchon en concert, c'était léger et espiègle comme un goûter d'anniversaire
Laurent Sagalovitsch – 23 février 2026 à 15h20
[BLOG You Will Never Hate Alone] Accompagné de ses deux fils, le chanteur octogénaire a revisité son répertoire. Un manifeste de tendresse pour rendre nos vies un peu plus douces.
Temps de lecture: 3 minutes
La place n'était pas donnée (70 euros), mais j'ai quand même décidé d'en prendre une. Comme ça, sur un coup de tête. Parce que c'était lui, parce que c'était moi. Parce que le concert aurait lieu à la Salle Pleyel (à Paris) et non pas dans un de ces hangars disgracieux où s'entassent des foules vociférantes. Cela me rassurait. Après tout, aussi loin que remontent mes souvenirs, je n'avais jamais assisté à un spectacle donné par un chanteur français, question de snobisme, j'imagine. Je suis un enfant des Smiths, de Joy Division, de Bob Dylan et de Leonard Cohen, de Belle and Sebastian et de Lloyd Cole, que diable irais-je m'égarer parmi une assemblée venue écouter un artiste dont les chansons passent sur la radio Nostalgie?
Oui mais voilà, c'était Alain Souchon. Pas Francis Cabrel, pas Julien Clerc, pas Michel Sardou, mais Alain Souchon. Pour moi, c'est un frère de mélancolie, un de ces êtres qui ont le courage d'exhiber leur fragilité pour mieux consoler les hommes et les femmes d'être ce qu'ils et elles sont, des âmes perdues dans un monde qui les déborde de partout. Avant tout, j'aime sa délicatesse des sentiments, sa pudeur, son côté fitzgéraldien où nous sommes tous des perdants magnifiques qui courons à notre perte, mais sans jamais renoncer à nos rêves.
Et puis, il y a son goût invétéré pour l'enfance, ce refus d'être un adulte, un vrai, avec tout ce que cela peut impliquer comme compromissions et renoncements. Aussi, sa manière bien à lui d'être du côté des faibles, des vaincus, des exilés, de tous ces êtres humains qui vont dans la vie en cahotant, en se cherchant une raison de vivre, n'en trouvant pas, mais en continuant à avancer parce qu'il le faut bien, et qu'entre le néant et le chagrin, il faut toujours mieux choisir le chagrin.
Je n'avais jamais acheté un de ses disques ni même vraiment écouté en entier l'un de ses albums. Il n'empêche, ses chansons m'accompagnent depuis l'enfance et, plus d'une fois, quand la vie m'avait bousculé de trop, j'y avais trouvé refuge. J'avais été bidon; j'étais bien un de ces regretteurs d'hier qui trouvent que tout ce que l'on gagne, on le perd; je m'étais souvent assis sur l'un des trottoirs d'à côté. Et comme lui, je trouvais que la vie ne vaut rien, mais que quand je tenais dans mes mains éblouies, les petits seins de mon amie…
J'ai pris place au fond de la salle. L'assemblée n'était plus toute jeune, ça tombait bien, je ne le suis pas moi-même. Le concert a commencé. Sous une lumière tamisée, il est apparu derrière de grandes voiles blanches, accoudé à un piano, entouré de ses deux fils (Ours et Pierre Souchon). Je ne sais plus quelle chanson c'était, une pas trop connue, mais la voix était là, bien tenue, douce et intense à la fois.
La chanson terminée, il a surgi en pleine lumière. Il a salué la foule, a dit qu'il nous trouvait beaux, a ri comme si lui-même n'arrivait pas à croire qu'arrivé à son âge (81 ans), des gens se déplacent encore pour l'écouter. Cela ressemblait à une farce du destin. Quelque chose de trop énorme pour être vrai. Et pourtant, il était bien là. Ses enfants, aussi. Nous de même.
Parfois, entre deux chansons, lorsqu'il se mettait à gigoter, avec de grands moulinets des bras, facétieux au possible, il ressemblait un peu à Woody Allen quand, dans certains de ses films, il faisait des grimaces dans le dos de Diane Keaton. Quoi d'étonnant ? Après tout, les deux ne sont-ils pas des dépressifs joyeux, des désespérés hilares, des êtres chez qui le rire est une roue de secours destinée à les maintenir à flots?
Les chansons se sont enchaînées. Des tubes, des anciennes oubliées, des classiques, des intemporelles, des si connues que le public les chantait à sa place. C'était beau et émouvant à la fois, d'une tendresse qui disait l'attachement de la foule à ce chanteur, non pas comme un au revoir, mais comme le désir qu'il demeure parmi nous à jamais. Ce n'était pas une veillée funèbre, mais un hommage fait à la vie, à l'amour, à toute cette mélancolie feutrée qui fait battre le cœur de chacun et chacune.
Et plus le concert durait, plus Alain Souchon s'agitait, tapait des pieds, s'amusait des anecdotes racontées par ses enfants comme s'il les découvrait pour la première fois. C'était léger, espiègle, enfantin comme un goûter d'anniversaire. On était en famille. Lui, eux, nous. Une foule sentimentale en manque d'idéal. Quand les lumières se sont rallumées, nos cœurs se sont serrés un peu. Juste le temps de réaliser que si la vie est éphémère, les chansons, elles, sont éternelles.
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