À 30, 40, 50 ou 60 ans, la colocation séduit bien au-delà des étudiants
À 30, 40, 50 ou 60 ans, la colocation séduit bien au-delà des étudiants
Laura Perren – Édité par Émile Vaizand – 7 avril 2026 à 9h02
Longtemps associée à la vie étudiante, la colocation attire de plus en plus de personnes actives. Derrière ce choix, se dessine une quête de lien social et la redéfinition des contours de la vie en communauté.
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Conflits autour de la vaisselle sale, manque d'intimité, compromis sur les habitudes du quotidien… Passée la période estudiantine, la vie en colocation peut paraître imposée, voire même une forme de retour en arrière. Pourtant, selon le baromètre dédié de l'agence de gestion locative Oqoro, publié en juillet 2025, 43% des candidats à la colocation sont des actifs, «souvent en début de carrière».
La tendance se confirme sur La Carte des colocs, premier site de recherche de colocation des étudiants et jeunes actifs en France. «En six ans, la part des plus de 35 ans a progressé de 10% sur la plateforme, pour atteindre près d'un utilisateur sur cinq», souligne Thibaut Ehrhart, cofondateur du site. L'âge moyen est passé de 26 ans, en 2016, à plus de 29 ans aujourd'hui. Selon l'entrepreneur, l'explication ne se résume pas à l'aspect financier. «Nous observons une véritable quête de lien social. Souvent, les personnes ont noué des amitiés avec leurs précédents colocataires et souhaitent renouveler l'expérience.»
Tisser du lien social
Un avis partagé par Marie-Renée, retraitée depuis quelques années. En 2010, elle a accueilli son premier colocataire, dans son appartement situé dans le canton du Valais, en Suisse. «Ma première expérience de cohabitation s'est faite presque par hasard, glisse-t-elle. Mon voisin, alors doctorant, m'a parlé d'un étudiant éthiopien, Mulu, en échange Erasmus dans la région et à la recherche d'un logement.»
À l'époque, elle vit seule avec son fils depuis le décès de son mari et accepte de louer une chambre. «Mulu se nourrissait assez mal et mangeait surtout des nouilles instantanées, se souvient la septuagénaire avec humour. Je l'invitais régulièrement pour le dîner.» Au fil des mois, une amitié s'est nouée: ils ont visité Bâle, Fribourg ou encore Stresa (sur les rives du lac Majeur, en Italie). Cette première expérience réussie de cohabitation a débouché sur l'accueil de nombreuses personnes par la suite, essentiellement des étudiants. «Humainement, cela m'apporte beaucoup, ajoute Marie-Renée. J'avais apprivoisé la solitude, mais côtoyer des jeunes quotidiennement, ça donne de l'élan.»
«Je vois la coloc' comme un rempart contre la solitude, en particulier à Paris, qui reste une ville assez individualiste.»
Mathieu est lui aussi un adepte de la vie communautaire. Sa première colocation remonte à sa troisième année de licence. Depuis, cet architecte de 40 ans a partagé son quotidien avec «une vingtaine de personnes», dans plusieurs appartements parisiens. «Je vois la coloc' comme un rempart contre la solitude, en particulier à Paris, qui reste une ville assez individualiste.» Il vit actuellement dans le XIIe arrondissement, avec deux trentenaires devenus «de véritables amis». Son besoin de «lien social» a motivé son choix, bien avant la question financière. «Et également le partage des tâches ménagères», précise-t-il en rigolant. Il reconnaît toutefois que son entourage l'interroge régulièrement sur la date de fin de cette «vie d'étudiant». Pas tout de suite, selon ses dires.
L'habitat participatif, un «compromis idéal»
Anouk, elle, a trouvé son équilibre au sein d'un habitat participatif dans l'agglomération de Grenoble, en Isère. Après avoir vécu en colocation pendant des années, cette artiste de cirque de 32 ans a rejoint, en 2024, l'habitat en HLM géré par l'association Les Naïfs, «un compromis idéal où j'ai mon espace à moi, sans être isolée», confie-t-elle, tout juste revenue d'un «réveil en forêt» organisé avec quelques voisines pour admirer le lever du soleil autour d'un thé. Dans cette grande bâtisse en forme de U composée de treize appartements juxtaposés et d'un studio –là où loge Anouk–, les habitants partagent l'aile gauche, où se trouvent une salle de jeu, un garage à vélos et une vaste pièce commune avec cuisine.
Les résidents s'y réunissent plusieurs fois par semaine «pour manger, jouer à des jeux de société, regarder un film ou faire un yoga matinal, énumère l'intermittente du spectacle. Nous pouvons être jusqu'à soixante personnes, invités compris.» Ce lieu de vie, qui a fêté ses quarante ans l'année dernière, demeure multigénérationnel: quatre appartements sont occupés par des retraités qui y vivent depuis l'origine, rejoints depuis par huit familles. Anouk apprécie particulièrement l'entraide qui existe entre les habitants. «Un de mes voisins est très malade. Nous l'appelons dès que nous organisons un dîner. Nous essayons de l'entourer au mieux.»
Le «coliving» en plein essor
En France, le «coliving» a également le vent en poupe. Cet anglicisme désigne un modèle de colocations meublées clés en main, proposant un grand nombre de chambres, généralement dotées de salles de bain individuelles. Les espaces partagés comprennent une grande cuisine, un salon, parfois une salle de sport, un jardin, un espace de coworking ou une salle de projection. Début 2025, l'Institut Paris Région, une agence d'urbanisme francilienne, a recensé dix-huit résidences de plus de cinquante chambres en Île-de-France (soit 7.500 lits environ) et presque autant de projets en cours.
Les offres de «coliving» se sont ainsi multipliées ces dernières années, portées par un modèle économique attractif. Avec un loyer compris entre 1.000 et 1.200 euros par mois en moyenne pour une chambre dans Paris intra-muros, les acteurs dégagent leur rentabilité grâce aux services inclus: gaz, électricité, ménage, wi-fi ou assurances. Le public ciblé reste les jeunes actifs célibataires.
Dans la capitale, le modèle essuie toutefois des critiques. Ses détracteurs y voient un nouveau «fléau immobilier», profitant de la crise du logement. Le 8 octobre 2025, le Conseil de Paris a adopté la délibération «Paris, zéro coliving», visant à réguler cette pratique qui, selon le texte, «détourne l'esprit initial de solidarité et de mutualisation» de la colocation «pour en faire un produit financier». Une proposition de loi visant à encadrer le «coliving» à l'échelle nationale a été déposée en novembre 2025 par le sénateur communiste Ian Brossat.
Des initiatives pour favoriser la solidarité
À rebours de cette logique marchande, d'autres organismes privilégient une approche solidaire de la colocation. Créée en 2023, l'association Pause toit propose des hébergements partagés pour les parents en instance de séparation. Plusieurs adultes cohabitent ainsi avec leurs enfants dans un loft du XXe arrondissement de Paris, pour une période de dix-huit mois au maximum, à un loyer inférieur aux prix du marché.
«Environ 40% des familles que nous avons hébergées adhèrent au concept et souhaitent prolonger ce mode de vie, pointe Valérie Dagut, fondatrice de Pause toit. Ce qu'elles cherchent avant tout, c'est l'entraide. Les adultes traversent des situations similaires, marquées par des séparations difficiles. Ici, ils se sentent compris et ne sont pas isolés avec leurs petits.» Pour ces familles monoparentales, la difficulté de trouver un logement abordable et adapté –avec une chambre par parent et par enfant– compromet souvent la poursuite de l'expérience après leur départ. «À Paris, les loyers restent prohibitifs. Ce modèle est plus facilement envisageable dans la ruralité», résume Valérie Dagut.
La cohabitation intergénérationnelle est une autre forme d'habitat partagé centré sur la solidarité. Depuis 2018, la loi Elan permet aux personnes de 60 ans et plus de louer une partie de leur logement à des moins de 30 ans dans le cadre d'un contrat de cohabitation intergénérationnelle solidaire. L'objectif est triple: renforcer le lien social, lutter contre l'isolement des aînés et faciliter l'accès au logement des jeunes. En échange d'un loyer modéré, ces derniers rendent de menus services (ménage, courses, temps de partage).
«Je la considérais comme une deuxième maman»
Elvina, étudiante en psychologie de 27 ans, a vécu durant trois ans avec Anna, jeune retraitée à Lyon. «Je bénéficiais d'une réduction de 100 euros sur mon loyer et, en contrepartie, j'assurais le ménage hebdomadaire.» Elle garde un excellent souvenir de cette cohabitation qui s'est achevée en 2024, à la suite du déménagement de sa logeuse. «Nous étions très proches. Je me confiais beaucoup à elle et la considérais comme une deuxième maman, une adulte sur laquelle je pouvais vraiment compter.» Anna lui a présenté ses enfants et son compagnon. Au quotidien, elles partageaient «des soirées séries» dans le salon ou des repas en tête-à-tête.
Qu'il s'agisse de colocation, d'habitat participatif ou de cohabitation intergénérationnelle, toutes les personnes rencontrées recommandent cette manière de vivre ensemble. Des liens durables se tissent: Marie-Renée reçoit encore des nouvelles de certains anciens colocataires et conserve le «grigri» offert par Mulu. Anouk, elle, considère désormais les autres résidents «un peu comme sa famille». Pour Thibaut Ehrhart, cofondateur de La Carte des colocs, l'essor de la colocation chez les personnes actives concerne avant tout les célibataires «qui veulent retrouver des liens communautaires». Un mode de vie qui s'inscrit dans une quête de sociabilité et d'ancrage collectif.
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