À voir au cinéma: «Victor comme tout le monde», «Ce qu'il reste de nous», «Planètes», «Le Testament d'Ann Lee»
À voir au cinéma: «Victor comme tout le monde», «Ce qu'il reste de nous», «Planètes», «Le Testament d'Ann Lee»
Jean-Michel Frodon – Édité par Émile Vaizand – 10 mars 2026 à 19h55
Incomparables entre eux, les films de Pascal Bonitzer et Sophie Fillières, de Cherien Dabis, de Momoko Seto et de Mona Fastvold ont pourtant en commun, outre le fait d'être signés ou cosignés par une femme, la mise en question des formes établies de récit, le désir ou la nécessité de bousculer les narrations instituées et leurs modes d'expression.
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«Victor comme tout le monde», de Pascal Bonitzer et Sophie Fillières
Victor? Ah oui, Hugo bien sûr. On reconnaît les mots, le style et le souffle, comme on reconnaît la voix. Fabrice Luchini? Non, Robert Zucchini, mais qui joue sur scène un spectacle entièrement de textes dits, comme Fabrice Luchini en régale des théâtres pleins depuis des lustres.
Jeux de miroirs, donc, autour du grand acteur, dans la lumière des textes du grand auteur. Combien ce palais des glaces a-t-il de facettes: cinéma, littérature, théâtre, «vraie vie»…? Davantage encore, dans la réfraction de la grande douleur de Victor Hugo –la noyade de sa fille Léopoldine à 19 ans– et le grand trouble de Robert Zucchini à la réapparition de Lisbeth, sa fille du même âge, après des années sans se voir, sans se connaître.
Et d'autres échos encore, entre un théâtre installé, or et pourpre, et un théâtre bricolé par d'entreprenantes jeunes actrices-autrices; et avec elles, la mise en résonance de la grande figure de l'auteur des Misérables (1862) et de l'homme dont le comportement avec les femmes est aujourd'hui regardé de façon critique.
C'est si ample, si multiple et possiblement si décalé des grands enjeux et sujets contemporains, qu'il faut… Il faut ce qui apparaît d'emblée et ne se démentira pas: une légèreté de plume et un humour prêt à toutes les dérisions et autodérisions, mais surtout une attention et une tendresse. Attention et tendresse pour les grands hommes (Victor Hugo, Fabrice Luchini) et pour les jeunes femmes qui modifient l'éclairage sur eux: la fille de Robert Z., ses amies comédiennes, même la fille de la boulangère (de Monceau peut-être)…
Robert Zucchini (Fabrice Luchini) entièrement absorbé dans sa relation au texte de Victor Hugo. | Les Films du Losange
Attention et tendresse, humour et légèreté: le grand acteur et les petites demoiselles font cela, mais ce sont des emplois, comme on dit dans le spectacle. Il et elles existent aussi, surtout, comme êtres humains troublants et troublés, impossibles à assigner à une seule fonction.
Robert Zucchini pas plus qu'un autre, lui qui semblait croire que toute sa vie pouvait se réfugier dans la relation au texte, à son art expert de la diction, à la joie –réelle, évidente, légitime– de ce que lui renvoient celles et ceux avec qui il partage chaque soir les mots des poètes. Une Lisbeth un peu Léopoldine mais pas trop lui montrera un autre chemin, qui n'annule pas le premier.
Dans la maison saturée de signes de Victor Hugo à Guernesey, la rencontre d'un père (Fabrice Luchini) et de sa fille (Marie Narbonne). | Les Films du Losange
Ce n'est pas tout. La surprise de voir surgir un nouveau film de Pascal Bonitzer, trois semaines après son Maigret et le mort amoureux (sorti le 18 février), est aussitôt dissipée quand s'affiche au générique que Victor comme tout le monde est un film écrit par Sophie Fillières, puis réalisé par celui qui fut le compagnon de la cinéaste décédée en juillet 2023, avant d'avoir pu entièrement terminer Ma vie ma gueule (2024), son dernier long-métrage.
Difficile dès lors de regarder le projet qu'a donc porté à l'écran le cinéaste de Rien sur Robert (1999), scénariste et réalisateur prolifique qui fut aussi l'auteur d'un considérable travail critique et de pensée du cinéma, en particulier sur le hors-champ, sans qu'un autre dédoublement ne vienne enrichir encore le jeu d'échos qui trame le film.
Le fantôme de Sophie F. est présent à sa manière, comme........
