Les discours sur l’immigration sont pétris de néocolonialisme
Migrations — Chronique
Les discours sur l’immigration sont pétris de néocolonialisme
La liberté de circulation, consacrée par la Déclaration universelle des droits humains, ne prévoit pas le droit automatique de s’installer ailleurs. Rokhaya Diallo interroge ce droit à géométrie variable qui profite surtout aux « expatriés » et aux acteurs économiques, dans une logique toute néocoloniale.
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ChaqueChaque être humain devrait-il avoir le droit de migrer et de s’installer dans le lieu de son choix ? Selon moi, oui ! C’est une position que je défends partout où j’en ai la possibilité, et qui suscite souvent des frictions. Lors d’un récent débat, j’ai affirmé que « la liberté de circulation est consacrée par la Déclaration universelle des droits humains (DUDH) », ce à quoi j’ajoutais en déduction : « Tout être humain, en théorie, doit avoir le droit de s’établir à un endroit où il n’est pas né. » Sur les réseaux sociaux, les réactions hostiles immédiates, se sont multipliées témoignant d’une atmosphère nourrie au sentiment anti-immigré·es.
Publiée sur X, ma déclaration télévisée m’a valu l’ajout d’une « community note » – un commentaire ajouté par des membres volontaires pour apporter un contexte ou réfuter une information – me corrigeant : « Aucun texte international ne consacre un droit à s’établir librement dans le pays de son choix. La DUDH prévoit seulement qu’un État ne saurait empêcher ses propres ressortissants de quitter son territoire ou d’y entrer (art. 13). »
Effectivement cet article énonce : « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État » et « toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays ». S’il n’est pas question d’un droit automatique à l’installation, ce principe devrait permettre de défendre l’idée que tout être humain devrait avoir le droit de s’établir ailleurs que dans son pays de naissance. Il ne s’agit pas de prétendre défendre un droit existant mais la possible extension théorique de ce principe.
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En effet, que signifie le fait de pouvoir quitter un pays si on n’a pas la possibilité de vivre ailleurs ? Une liberté sans effectivité matérielle reste un principe de papier. Rappelons par ailleurs qu’en 2018, le Conseil constitutionnel a réaffirmé la valeur constitutionnelle du principe de fraternité. Ainsi, la liberté d’aider autrui – y compris des personnes migrantes, qu’elles soient en situation régulière ou non – ne peut, en elle-même, faire l’objet de poursuites pénales.
La campagne actuelle pour les élections municipales illustre un important glissement dans l’expression de l’opinion des Français·es. Une enquête électorale française menée par Ipsos BVA pour le journal Le Monde montre à quel point la question de l’immigration a gagné le cœur des préoccupations des électeurs et électrices. Si en 2020 l’écologie figurait au troisième rang des priorités des Français·es, elle est aujourd’hui supplantée par l’immigration, pour être reléguée à la huitième position.
L’influence de la mutation progressive du discours public et politique faisant des immigré·es les responsables de tous les maux est aujourd’hui indéniable, à tel point que tout discours pondéré sur le sujet se voit opposer une salve de réponses haineuses.
Et pourtant les données électorales contredisent un argument central du discours anti-immigration. Une étude de Youssef Souidi et Thomas Vonderscher, publiée par Alternatives économiques, montre que les territoires où la présence d’immigré·es est la plus faible sont souvent ceux où l’extrême droite réalise ses meilleurs scores. Là où les conséquences de la présence immigrée sont tangibles, le vote xénophobe recule. Le rejet de l’immigration semble donc moins naître de la coexistence réelle que d’une construction politique de la peur.
Aucune loi n’empêche la migration
Depuis 1980, au gré des alternances, plus d’une vingtaine de lois ont modifié en profondeur le droit des étrangers et étrangères (et bien davantage si l’on inclut toutes les réformes partielles). La plupart de ces lois répondent à des logiques de communication politique : leur répétition contribue à construire l’immigration comme problème central et comme bouc émissaire des tensions sociales.
Les débats relatifs à l’immigration surgissent de manière incessante dans la sphère publique, où ils sont les leviers permettant d’activer les angoisses d’une population encouragée à attribuer ses difficultés aux « étrangers ». Les personnes exilées sont ainsi présentées comme des « flux » susceptibles de créer des « appels d’air », voire une « submersion », comme si elles étaient des êtres inanimés dépourvus de sentiments et inaptes à rêver d’un avenir meilleur.
Les politiques de restriction contribuent à la sélection et à la vulnérabilisation des personnes en migration.
Les politiques de restriction contribuent à la sélection et à la vulnérabilisation des personnes en migration.
En réalité, de nombreux travaux en sciences sociales démontrent qu’aucune loi n’empêche la migration. Les cadres juridiques peuvent ralentir, filtrer ou détourner les mobilités, mais ils ne les suppriment pas lorsque les facteurs de départ sont structurels : guerres, instabilité politique, effondrement économique, catastrophes environnementales, regroupement familial…
Dans ces situations, la décision de partir relève d’une contrainte perçue comme existentielle et, par conséquent, l’ajout de barrières ne fait que modifier les conditions de circulation. La fermeture des voies légales et sûres déplace les routes migratoires vers des itinéraires plus longs, plus coûteux et surtout plus dangereux.
Autrement dit, plus les obstacles sont élevés, plus les personnes qui veulent migrer prennent de risques. Les politiques de restriction ont ainsi pour effet d’accroître la vulnérabilité des personnes en migration : recours accru aux passeurs, traversées maritimes périlleuses, franchissements de frontières dans des zones désertiques ou montagneuses et dépendance à des réseaux informels.
À défaut de disparaître, la migration devient plus clandestine et présente des risques accrus. Les lois produisent des effets concrets, mais pas ceux qui sont affichés : elles contribuent à la sélection, à la hiérarchisation des profils, à leur précarisation juridique et à leur vulnérabilisation.
À gauche, un discours utilitariste déshumanisant
À l’opposé du récit anxiogène anti-immigration, on trouve une approche qui se veut contradictoire mais qui en réalité relève d’une logique tout aussi problématique. À gauche, on entend souvent dire que la France a « besoin » d’immigré·es, du fait de la dénatalité, du manque de main-d’œuvre et du besoin de financement des retraites.
Certes, cela permet de présenter l’immigration sous un jour favorable mais cela réduit les immigré·es à de simples variables statistiques évaluées en fonction de nos besoins supérieurs. Pourquoi les seuls êtres humains dignes de fouler le sol qui a vu naître les principes égalitaires fondateurs de la République devraient-ils nous être utiles ?
Les individus qui peuplent le monde n’ont pas vocation à nous être utiles.
Évoquer nos priorités, sans songer à ce qui anime les personnes qui immigrent, sans rendre notre société plus accueillante, sans proposer une politique antiraciste, c’est privilégier la valeur de notre confort sur le leur. Et c’est une forme de déshumanisation dissimulée sous le masque de la bienveillance.
L’extractivisme caché derrière ces calculs relève de la même logique que celle qui a permis à l’Occident de prendre possession du monde. Il s’agit toujours de déterminer quels corps sont exploitables, au profit de qui. Les individus qui peuplent le monde n’ont pas vocation à nous être utiles. Parler d’immigration sans même imaginer ce que représente l’aventure migratoire est un mépris pour la condition humaine.
Décider d’immigrer d’un pays pauvre vers un pays riche implique de quitter sa terre, sa famille, celles et ceux que l’on aime pour travailler durement dans un pays étranger, dont parfois on ne parle pas la langue, et dans lequel on a toutes les chances d’être exposé à des vexations diverses.
Les migrants des pays du Sud versus les expatriés des pays du Nord
C’est une alternative qui témoigne d’un état d’esprit aventurier, et d’une volonté hors du commun. Je suis toujours ahurie de voir avec quelle dureté les commentateurs évoquent ces migrants, dont certains sortent à peine de l’adolescence, alors qu’ils ont franchi des milliers de kilomètres, parfois au péril de leur vie.
Tout devrait porter à admirer leur courage inouï ; néanmoins, il semble naturel à ces gardes-frontières de houspiller ces odieux envahisseurs du fond de leur confortable fauteuil médiatique. Ou de brandir une calculette pour démontrer que ces personnes « méritent » qu’on les considère comme des êtres humains à part entière.
En réalité, il existe une hiérarchie mondiale des mobilités. Nous, Français·es, disposons de la faculté de nous projeter dans la quasi-totalité des pays du monde. Qu’il s’agisse de curiosité touristique ou d’« expatriation » (tellement plus élégante que « l’immigration » dont on affuble celles et ceux qui proviennent de pays pauvres), alors que d’autres sont contraint·es de rester dans leur pays d’origine parce que leur passeport a moins de valeur que les autres.
C’est un privilège qui permet aux seniors français de vivre une douce retraite au Maroc, quand les Marocain·es doivent déployer toutes sortes de ressources ne serait-ce que pour envisager de visiter la France.
La mobilité humaine est, dans les faits, un phénomène global et pluriel .
La mobilité humaine est, dans les faits, un phénomène global et pluriel .
Pourtant, les données montrent que les migrations entre pays dits du « Sud », c’est-à-dire à faible ou moyen revenu, représentent la majorité des migrations internationales. Alors que, dans le débat public des pays riches, l’immigration provenant du Sud est fréquemment présentée comme une menace, une grande part de la mobilité humaine est en réalité orientée vers d’autres pays du Sud. Cette perception négative contraste avec la considération des mobilités des ressortissant·es des pays du Nord.
Ce double standard nourrit l’impression d’une « aventure humaine » réservée à certain·es privilégié·es, alors que la mobilité humaine est, dans les faits, un phénomène global et pluriel.
Les critiques de l’immigration dans les pays européens paraissent singulièrement paradoxales lorsqu’on les replace dans le cadre de l’extractivisme postcolonial et de la mondialisation financière qui a amplement libéralisé la circulation des flux financiers et des capitaux.
Pratiques néocoloniales
Il suffit de se rendre dans les anciennes colonies françaises, où de nombreuses entreprises françaises et européennes sont solidement implantées, pour observer combien les secteurs économiques stratégiques comme les télécommunications, la grande distribution, les services numériques et bancaires ou les infrastructures portuaires et logistiques sont toujours sous leur contrôle.
C’est singulièrement paradoxal pour le groupe Bolloré, aux mains d’un patron qui, en France, met sa fortune au service d’un discours anti-immigration tout en prospérant en Afrique.
Le discours anti-immigration s’inscrit ainsi dans la contradiction d’un système où les entreprises européennes peuvent exploiter durablement des marchés et des ressources africaines, tandis que les ressortissant·es de ces mêmes territoires se voient opposer des politiques migratoires violentes, animées par des discours hostiles et déshumanisants.
Cette asymétrie montre combien la liberté de circulation, qui devrait être constitutive de la condition humaine, bénéficie prioritairement aux capitaux et aux acteurs économiques jouissant d’une considération bien supérieure aux personnes.
Rokhaya Diallo, journaliste, réalisatrice et chercheuse à l’université de Georgetown (États-Unis), est l’autrice de plusieurs livres et documentaires de référence sur le racisme, le féminisme et la justice sociale. En 2015, elle a animé pour Mediapart six numéros de l’émission « Alter-égaux ». Depuis octobre 2025, elle publie des chroniques régulières dans nos colonnes.
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