Démissionne mon grand!
EXPERT INVITÉ. Au Québec, on s’indigne et se scandalise facilement, rapidement, et souvent, de façon éhontée, pour tout.
Que voulez-vous, on est de même!
Si mon boss fume la cigarette, est-ce une raison pour le lobby antitabac de partir en croisade contre celui-ci et exiger sa démission? S’il décide de fumer, est-ce une raison légitime de boycotter ses produits?
Si l’enseignante de mon gars ne veut plus sortir, de sa propre poche, de l’argent pour acheter des collations ou des mouchoirs, y a-t-il matière à se scandaliser, à dénoncer ce comportement reprochable sur les réseaux sociaux et l’exhorter à démissionner?
La semaine dernière, malgré ses bonnes intentions, et son initiative volontaire de présenter ses condoléances aux familles des disparus, le PDG d’Air Canada, Michael Rousseau, s’est mis la population du Québec à dos. Non pas le Canada; non pas les anglophones du ROC, ni même les anglophones du Québec, mais bien la population francophone et allophone pour son incapacité à s’exprimer en français.
On le savait incapable de s’exprimer en français depuis toujours et plus particulièrement depuis 2022, mais on ne se scandalisait pas. Mais là, sa vidéo de quelques minutes, dans laquelle il déforme deux mots qui s’apparentent à du français, est la goutte de trop.
Des gens qui ne parlent pas anglais, dans ce pays bilingue, exigent sa démission.
Des gens qui n’ont jamais voyagé avec Air Canada exigent sa démission.
Des gens qui n’ont aucune opinion sur le sujet finissent par demander sa démission.
Les dix membres sur douze du conseil d’administration qui ne parlent pas français n’y voient aucun problème…
Même les politiciens du Québec, qui n’ont aucun pouvoir sur les entreprises privées, et encore moins sur les entreprises canadiennes, soumises à la Loi sur les langues officielles, supplient le conseil d’administration de le congédier, et appellent au bon sens de M. Rousseau afin qu’il démissionne.
Étrange que François Legault, ce même politicien à qui nous avons demandé à maintes reprises de démissionner, et qui s’obstinait à rester au pouvoir, avant d’être frappé par une épiphanie, lui demande de laisser sa place!
Maintenant que M. Legault a démissionné, il se fait le porte-parole légitime des démissionnaires hésitants…
Boss, c’est le temps que tu partes!
Imaginez un instant, dans ce merveilleux monde du travail, si vous aviez le pouvoir de vie ou de mort sur votre patron! Impensable et peu probable, me direz-vous, et j’en conviens!
Nous nous sommes habitués à une relation de pouvoir unilatéral, dans laquelle c’est le patron qui décide de notre avenir. Ici, de la façon dont nous agissons dans le dossier de M. Rousseau est contre-intuitif! Dans ce cas-ci, c’est quelque peu le monde à l’envers, puisque ce sont à la fois des employés et la population qui demandent la tête de ce haut dirigeant.
Imaginez un instant des rôles inversés…
Les augmentations salariales devaient avoir lieu il y a deux semaines, et rien n’a été fait: le patron doit démissionner. La réunion devait débuter il y a dix minutes, mais nous attendons toujours: démission. La réunion termine trois minutes trop tard: démission. Notre courtier en assurances réajuste ses frais administratifs occasionnant une augmentation annuelle de 2,34$, et le patron n’a aucun pouvoir sur ce point: démission.
J’exagère, et j’en conviens. Mais, le but ici est surtout de mettre en relief notre sensibilité démesurée et nos réactions extrêmes. Ne vous y trompez pas, je suis le premier à être scandalisé par le mépris de ce Montréalais d’adoption envers le français et les francophones, mais combien de fois et pendant combien de temps devons-nous hurler de douleur à la suite d’une brûlure survenue il y a déjà plusieurs années?
Ce sont les membres du conseil d’administration anglophone qui l’ont élu, et non vous et moi. Ce sont ces mêmes membres qui le maintiennent en place, et ces mêmes membres qui acceptent ce que vous et moi dénonçons. Sachant ceci, ne devrions-nous pas aussi exiger que tous les membres du conseil d’administration laissent leur place?
Les démissions ne règlent vraiment pas tous les problèmes. Souvent, les démissions repoussent les problèmes dans le temps; parfois, elles les maquillent temporairement; parfois, elles laissent place à des situations encore pires; et parfois, oui, les problèmes se règlent, mais pavent la voie pour de nouveaux problèmes.
En RH, lorsque nous voulons faire une analyse des causes et des origines des problèmes, il faut débuter par le début et non par la fin. Exiger une démission ne règle pas la source du problème qui est clairement lié au recrutement, et à la nomination de ce chef. Bien évidemment, entre le recrutement et la fin d’emploi, subsistent la relation d’emploi et le quotidien. Un plan d’intervention ciblé et un plan d’amélioration continue peuvent être proposés. Un plan de redressement peut aussi être mis en place pour corriger certaines situations déviantes.
Mais, sérieusement, aucun professionnel RH, aucun VP, aucun membre d’un conseil exécutif n’a le pouvoir, la légitimité, ou le courage de procéder ainsi avec le président d’une compagnie.
Ce qui peut expliquer leur mutisme.
Ce qui peut aussi explique notre indignation.
En cette ère d’intelligence artificielle, d’avatars, de générateurs de vidéos par IA comme HeyGen et Synthesia qui peuvent créer des vidéos réalistes d’un Michael Rousseau parlant français et s’adressant dans un québécois impeccable existent. Ainsi, plutôt que de faire une vidéo qui nous démontre son incapacité à parler français, et plutôt que de nous faire croire que des milliers de dollars ont été dépensés pour plus de 300 heures de cours de français, la prochaine fois, l’équipe de communication de M. Rousseau devrait peut-être considérer cette voie…
M. Rousseau avait 12 millions de bonnes raisons pour apprendre le français, mais plutôt que de conformer aux exigences de son poste, il préfère annoncer sa retraite et ainsi laisser un salaire annuel de 12 millions sur la table!
Vous en conviendrez avec moi, prendre sa « retraite » pour se joindre à un cabinet d’avocats X passe toujours mieux que de démissionner de son poste en plein scandale.
D’ici à ce que sa retraite soit effective en septembre 2026, il est légitime de se questionner sur le maintien de sa présidence au sein du conseil de direction du réseau Star Alliance. Il y siège depuis décembre 2024, dans un contexte où il n’a pas à s’exprimer en français, même si Air Canada est un transporteur membre.
Parlons-nous de retraite ou de démission déguisée?
